Un vendredi au diapason de la finale de la CAN. Soit. Mais sans rien concéder sur l’essentiel : le départ du système et de tous ses symboles. Un Hirak en deux temps est un mouvement de contestation.

Par Zoheir ABERKANE
C’est un vendredi très particulier, avec au bout une finale de la CAN très attendue. C’est ce qui expliquerait, en partie, que jusqu’à 13h30, les rues d’Alger, celles du Hirak sont presque vides, hormis les irréductibles du vendredi, ceux qui entre deux grésillements de talkies-walkies sont désignés par le «noyau»…
Trois heures plutôt, ce sont une cinquantaine de manifestants qui tentent de se regrouper Avenue Khattabi. Mais ce tronçon leur est interdit. Etrangement, sans violence cette fois-ci. Mais interdit quand même. Pourtant, une vieille drapée de l’emblème national passera outre : «Personne ne m’interdira d’aller où je veux dans mon pays, je suis libre !» Le jeune policier qui, l’instant d’avant lui interdisait le passage, baisse les yeux… Les manifestants sont refoulés en direction de la place Audin. Tout comme les deux vendredis précédents, les forces de police ont stationné leurs fourgons de part et d’autre de la chaussée, de telle sorte que l’artère passante est subdivisée en trois couloirs : deux trottoirs et une chaussée qui ne communiquent plus entre eux qu’aux extrémités. Cette queue leu leu de véhicules bleus s’étend ainsi jusqu’à la place Audin. Gène et désagréments.
Benyoucef Melouk, arrivé par train depuis un moment, rejoint la foule et brandit ses Unes emblématiques. Les manifestants le reconnaissent, l’acclament et le portent sur leurs épaules. Au bout d’un moment, ils improvisent une marche en direction de la Grande-Poste, avec Melouk en tête du cortège.
Barrage bleu à hauteur du lycée Barberousse, ex-Delacroix. Le cortège s’avance. Cinquante centimètres à peine sépare les manifestants du cordon d’éléments des URS. Les slogans sont sans appel, résolument anti-système, anti-Bensalah, anti-Gaïd. Le face-à-face semble s’éterniser, jusqu’à ce que des klaxons se font entendre. Comme par magie, un flot de voitures se déverse sur cette portion de Didouche Mourad. Même des bus de l’Etusa sont de la partie. «Jamais on n’a vu de bus un vendredi de Hirak, dira un manifestant, ils ont fait exprès de libérer la circulation pour gêner la marche qui était en train de se former». En fait, les quatre bus de l’Etusa sont passés par là, histoire de faire le plein de manifestants qui seraient tentés d’aller assister au match sur écran géant au stade du 5 Juillet. Deux repartiront avec quelques supporters, tandis que les deux autres resteront irrémédiablement vides.
«Vous ne réussirez pas
à nous avoir avec
le ballon…»
A 14h, les premières vagues humaines font leur apparition. Il y a ceux de Bab El Oued. Puis ceux qui descendent des hauteurs d’Alger en empruntant Didouche Mourad. Et enfin,
les «retardataires» d’El Harrach, tout simplement parce qu’ils sont les plus éloignés
d’Alger-Centre.
Les visages bariolés aux couleurs nationales, tee-shirts de l’équipe nationale, ce 22e vendredi prend un air de fête, avec le retour de quelques vuvuzelas. Pourtant, beaucoup de manifestants tiennent à exprimer leur rejet de la manipulation par le régime, de cet événement grandiose qu’est la finale de la Coupe d’Afrique des nations. Dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler le tube du Hirak, la chanson à Gaïd, revient le couplet à propos des tentatives de manipulation : «Gouloulhom ma yehchiyhanach bel ballon…» (Dites-leur qu’ils ne nous auront pas avec le ballon). Ou encore, «N’djibou el kahloucha ou nahou el issaba» (on ramènera la coupe et on enlèvera la bande de malfrats). «El Kahloucha», par allusion à la Coupe d’Afrique, africaine, noire donc, reste un tantinet péjorative… Contrairement à ce que l’on pouvait s’attendre, très peu de pancartes sur l’équipe nationale ou l’événement en lui-même. Les mots d’ordre et les slogans sur les pancartes dénotent de la grande maturité de ce mouvement, difficile à duper. Une pancarte rappelle les articles 7 et 8. Une autre s’interroge sur «les promesses des juges à ne pas juger les manifestants du Hirak. D’autres demandent la libération des détenus politiques et d’opinion et à leur tête, Lakhdar Bouregaâ.
Place Audin, l’officier zélé, arracheur de pancartes, a encore sévi. Une pancarte où il est fait mention du «refus de dialoguer avec les généraux» est brutalement arrachée des mains du manifestant qui la portaient. Sans autre explication. Sous les huées des manifestants. Volée de bois vert à l’endroit des forces de l’ordre.
Plus loin, le Réseau contre la répression, pour la libération des détenus d’opinion et les libertés démocratiques, reconnaissable à ses banderoles bleues, mais aussi reconnaissable à ses figures de proue, féminines notamment : Amina, Aouïcha, Samira Zazie et Majda, rassemble autour de lui beaucoup de monde. Plus tôt, c’est le carré féministe qui tient son rassemblement devenu un rituel immuable, devant le portail de la Fac centrale. Entre deux flèches acerbes contre les tenants du pouvoir, on vilipende le code de la famille et l’inégalité femmes-hommes : «héééé code de la famille ! Yetnaha gaâ !».
Sur le bitume, les manifestants continuent à défiler. Bouchachi et Karim Tabbou marchent ensemble, assaillis par une foule en quête de selfies-souvenirs. Deux maires de deux communes de Tizi-ouzou, reconnaissables à leurs écharpes vert-blanc-rouge. Des inconditionnels du Hirak du vendredi à Alger. Le sourd-muet le plus bruyant d’Alger, Rabah c’est son prénom, fait entendre un cri strident sans fin.
«Libérez nos enfants, bande d’oppresseurs !»
Tel un refrain ressassé à l’infini, «Etelkou w’ladna yel haggarine» c’est un peu la mauvaise conscience du Hirak. Celle de n’avoir pas pu préserver et sauver les enfants du Hirak des griffes du système qui perdure et tente de se regénérer.
Et quand les manifestants ont l’occasion d’en sauver un, ils le font, s’y accrochent. Avec le cœur et la voix. Un jeune manifestant est interpellé par des policiers stationnés en face du lycée Barberousse, pour des propos, paraît-il, insultants. Les manifestants s’agglutinent autour du fourgon bleu et exige sa libération. Pendant plus de vingt minutes, la foule grossit, bloque ce passage réduit, ainsi imposé par le dispositif policier, au point où d’autres policiers, incommodés par ce rassemblement inattendu, intercèdent auprès de leurs collègues. La seule manière de calmer les ardeurs des manifestants est de libérer le manifestant interpellé. Devant cette pression grandissante et face aux charges, probablement insignifiantes retenues contre lui, le jeune homme est enfin libéré, par la porte de derrière. Grand soulagement chez les manifestants qui entameront un «Les Algériens ! Khawa, khawa !». Une manière indirecte de remercier les policiers qui ont fait preuve de bon sens.
De l’avis général, le Hirak de ce 22e vendredi fut des plus tortueux, au regard de la configuration imposée par le dispositif des forces de l’ordre, mais des moins répressifs, contrairement aux vendredis précédents avec leurs lots d’arrestations. Peu de drapeaux amazighs aussi. Plutôt furtifs. Mais beaucoup de signes identitaires ostentatoires et des slogans qui confèrent à l’amazighité son statut de cause juste du Hirak.
Ce 22e vendredi, au nombre évocateur, semble s’éterniser, se transformant progressivement, à l’approche de l’heure fatidique en ambiance de fête. Les Algérois viennent de jouer la première mi-temps dans les rues d’Alger. La seconde mi-temps se jouera à partir du stade du 5 juillet… n