Nous poursuivons le vieux débat, passionné et passionnel : à quoi peut servir la langue française ? On croyait que le temps avait assagi les polémiques autour de cette problématique. Des officiels – en transition – reprennent le flambeau et indiquent que le français ne mène nulle part. Et qu’il faut impérativement le remplacer par l’anglais. Pour l’heure, dans une vision plus large et circonstanciée, il nous semble utile de revenir sur ce qui s’est dit et écrit sur la littérature algérienne de langue française depuis, au moins, les années cinquante…

Une littérature écrite dans une langue étrangère peut-elle vraiment être nationale ? La langue française peut-elle exprimer des réalités algériennes ? Ces questions ont été et demeurent jusqu’à aujourd’hui au centre des débats et des controverses qui portent sur la question de la langue.

CAHIERS DE DOLEANCES
Interdite d’enseignement après la conquête coloniale française, la langue arabe a continué à avoir une existence marginale par rapport à la réalité des pratiques officielles. Elle s’est sauvegardée notamment dans l’oralité marquée par de permanents surgissements populaires. La vitalité de la culture berbère doit aussi sa permanence à une pratique séculaire de l’oralité. La génération des auteurs des années cinquante a dû fréquenter l’école française où, paradoxalement, elle s’est nourrie des valeurs de la Révolution française qu’elle retournera dans ses revendications nationales au colonisateur. Dans son ensemble, la littérature maghrébine d’expression française se présente, comme «une espèce d’immense lettre ouverte à l’Occident, les cahiers maghrébins de doléances en quelque sorte» Abdellatif Laâbi. Interpellation, dénonciation, revendication constituent les ressorts existentiels de cette littérature. Elle n’en est pas moins un appel au dialogue rendu propice, dans la mesure où il se réalise dans la langue de l’interlocuteur. Les caractéristiques nationales de cette littérature ne se situent pas dans un rattachement à une langue maternelle. Elles sont forgées par l’appartenance à un combat politique. On peut penser alors que la part de la création, dans ces conditions, se limite à n’être qu’un véhicule d’une pensée politique. Mais le travail sur une langue n’est jamais mécanique. Dans le maniement de la langue française, les écrivains algériens apposent la marque de leur originalité culturelle. En retour, la langue française leur permet d’explorer des espaces ignorés ou bridés par la culture d’origine. Cette dernière dimension administrera sa pertinence après l’Indépendance quand nombre d’idéologues considéreront que la page de la langue française devait être définitivement tournée. Il n’en demeure pas moins que la question de la langue française a été vécue de façon dramatique par certains écrivains algériens. Dans sa préface à Ombre gardienne de Mohamed Dib, Aragon écrit : « Cet homme d’un pays qui n’a rien à voir avec les arbres de ma fenêtre, les fleuves de mes quais, les pierres de nos cathédrales, parle avec les mots de Villon et de Péguy. » Par là même se pose le problème de la réception de cette poésie par le public algérien.

« LA GUEULE DU LOUP »
C’est donc à une « aventure ambiguë », pour reprendre le titre du récit de l’écrivain sénégalais Hamidou Kane, que l’écrivain algérien est voué. Entrer dans la langue française, c’est se « fourrer dans la gueule du loup », écrit Kateb Yacine dans Le Polygone étoilé. Dans une page autobiographique, il décrit la décision paternelle de le mettre à l’école française : « … Laisse l’arabe pour l’instant. Je ne veux pas que, comme moi, tu sois assis entre deux chaises. (…) La langue française domine. Il te faudra la dominer et laisser tout ce que nous t’avons inculqué dans ta plus tendre enfance. Mais une fois passé maître dans la langue française, tu pourras sans danger revenir avec nous à ton point de départ ». Tel était à peu près le discours paternel. Y croyait-il lui même ? Ma mère soupirait ; et lorsque je me plongeais dans mes nouvelles études, que je faisais, seul, mes devoirs, je la voyais errer, ainsi qu’une âme en peine. Adieu notre théâtre intime et enfantin, adieu le quotidien complot ourdi contre mon père, pour répliquer, en vers, à ses pointes satiriques… Et le drame se nouait ». Drame de la séparation avec la mère, fin de la complicité avec la mère, remplacée par « une sémillante institutrice » qui lui ouvre la porte d’un monde inconnu. Le drame vécu par Kateb Yacine peut être élargi à toute une génération qui se retrouve assise « entre deux chaises ». De ce déchirement, Malek Haddad en est l’illustration la plus aiguë : « Je ne fais pas le procès de la langue française, la seule que je possède ; je ne fais pas l’apologie de la langue arabe que je ne possède pas… Je proclame que ma solitude d’auteur s’accroît en fonction du nombre de mes lecteurs, de ce que j’appellerai mes faux lecteurs… Je ne puis leur offrir qu’un approchant de ma pensée réelle et de leur propre pensée… La langue française est aussi l’exil de mes lecteurs. Le silence n’est pas un suicide… « Pour Mouloud Mammeri, au contraire, la langue française l’exprime mieux qu’elle ne le traduit et elle constitue une voie vers la modernité de l’Algérie. 

LE BUTIN DE GUERRE
Entre ces deux attitudes, Kateb Yacine a lancé la formule que la langue française était « le butin de guerre » des Algériens, et qu’à ce titre, il n’y avait aucun complexe à l’employer. Une formule qui a l’avantage de transcender la querelle politique mais qui ne résout pourtant pas la question du lecteur algérien. Kateb Yacine, dans les années soixante-dix, y apportera une réponse en s’orientant vers la promotion d’un théâtre en arabe populaire. En cette époque de lutte pour la décolonisation, l’écrivain algérien s’adresse surtout à l’Autre, en s’érigeant porte-parole de sa communauté :
 
« Moi qui parle, Algérie
Peut-être ne suis-je
Que la plus banale de tes femmes
Mais ma voix ne s’arrêtera pas
De héler plaines et montagnes »
(Mohamed Dib)
 
« SE TAIRE OU DIRE »
Optimiste, Henri Kréa affirmait : « La crainte, la terreur obsidionale des francophones n’aura plus sa raison d’être dans une Algérie libre. Ceux-ci y ont leur place, car ils sont fils de la même terre que les arabophones. Et c’est ce caractère multinational qui est la source d’un synthèse nouvelle ». D’une certaine manière, cette prédiction s’est réalisée mais sans mettre fin aux clivages culturels. Placée devant l’alternative de « se taire ou de dire », pour reprendre une image de Jean Sénac à propos de Kateb Yacine, une génération d’écrivains est entrée dans la langue française « un peu comme un terroriste ». Cette entrée par effraction, loin de conduire à une dissolution dans la culture dominante, permet, paradoxalement, une affirmation de l’identité nationale. Le retour aux sources originelles passe par l’acquisition et la pratique de la langue de l’Autre. « Le fait est établi que langue et nation peuvent ne pas suivre des évolutions parallèles. Entre elles, ne s’établissent pas des rapports absolument constants et invariables, la langue demeurant un instrument infra ou supranational ».. L’œuvre littéraire algérienne tire sa justification nationale de sa vocation à servir un combat national. Bien entendu, cette singularité est de l’ordre du transitoire, dès lors qu’il s’agira plus tard, et c’est l’un des sens de ce combat de libération, de se réapproprier une ou plusieurs langues issues de la nation. Dans le contexte historique, le choix -à la fois imposé et voulu- est « une attitude lucide, révolutionnaire et, à la longue, rentable ». Le rayonnement et l’audience obtenus par les œuvres écrites en français plaident pour la justesse de ce choix à un moment où la nation algérienne devait administrer des preuves de son existence et de son originalité par rapport au fait colonial. Ce choix, ou l’absence de choix, déterminés par le contexte historique, devait servir de réponse provisoire à des préoccupations lancinantes en matière d’expression linguistique.  Tant dans ses sources, son objet et son expression, la littérature algérienne d’expression française, et plus particulièrement la poésie, est en relation étroite avec le référent idéologique. Elle s’inscrit et participe de l’idéologie politique dont elle se nourrit et, en retour, enrichit son argumentaire. Une idéologie largement marquée par le nationalisme anti-colonial, mais cependant ouverte à l’universel. 

LE REFERENT IDEOLOGIQUE
La plateforme de la Soummam adoptée par la FLN, lors de son premier congrès en août 1956, fixe pour objectif à la création l’exaltation de «la lutte patriotique pour l’indépendance». Pour Jean Sénac dans son essai  Le soleil sous les armes, si le peuple algérien est en guerre, c’est aussi parce qu’il revendique ses droits à la poésie ». En même temps qu’il dresse l’inventaire de la poésie algérienne, l’auteur définit sa place dans le combat algérien : « Poésie et Résistance apparaissent comme les tranchants d’une même lame où l’homme inlassablement affûte sa dignité. Parce que la poésie ne se conçoit que dynamique… Tant que l’individu sera atteint dans sa revendication de totale liberté, la poésie veillera aux avant-postes ou brandira ses torches ». Malek Alloula, poète lui-même, a proposé, dans les années soixante-dix, une « réflexion sur la fonction idéologique de la littérature algérienne », en prenant pour objet  Le soleil sous les armes. Cette étude s’inscrit dans le sillage de la réaction critique à « l’exploitation abusive de l’héroïsme guerrier » mise à l’honneur par l’édition officielle dans les années post-indépendance. « Interroger ce texte (Le soleil sous les armes), c’est d’une certaine manière interroger toute la littérature algérienne », nous dit Malek Alloula. Dans la définition de la poésie algérienne avancée par Jean Sénac, une équivalence est posée entre l’existence d’une poésie résistante et l’existence d’une résistance politique, illustrée par l’aphorisme : «Poésie et Résistance apparaissent comme les tranchants d’une même lame…». L’amoncellement, dans le texte de références à la guerre de libération, produit une «redondance» qui «a un rôle à la fois incantatoire et exorciseur : elle institue une communauté dans laquelle est intégré l’écrivain, en même temps qu’elle signe un acte de naissance, celui de la littérature algérienne». Bachir Hadj Ali pour sa part notait : «Depuis 1830, on observe une liaison permanente entre les valeurs culturelles et la lutte politique, et cette liaison intime, constante, on la découvre dans ce sillon culturel creusé dans notre histoire depuis 1830 par des poètes, des chanteurs anonymes, les rawis (les conteurs), sillon culturel lié par mille canaux à un autre sillon, celui de la résistance armée ou politique, fécondé par lui et le fécondant à son tour ». L’utilisation de la langue française pour forger une littérature nationale a été et reste l’objet d’approches antagonistes, par rapport aux écrivains en langue arabe et au sein des écrivains de langue française. Pour les uns, le français est un instrument qui permet de s’exprimer sans trahir son identité, pour les autres, il consacre un déchirement culturel… Or, la vitalité créatrice dont la littérature algérienne de langue française a fait preuve au long de ces dernières décennies montre qu’elle n’a pas épuisé son destin. Mais née d’un exil, elle semble toujours guettée par un nouvel exil.