Dans cet entretien, l’expert revient sur la dernière réunion qui s’est tenue à Vienne le 2 juillet dernier, l’avènement des gaz de schistes…

Reporters : L’Opep et ses alliés parmi les producteurs non-Opep, à l’issue des rencontres tenues tout récemment à Vienne, ont décidé de prolonger de neuf mois l’accord de limitation de la production conclu en décembre 2018 et mis en œuvre en janvier 2019. Quel impact sur l’Algérie ?
Mohamed Saïd Beghoul :
Pour un prix du baril donné et des volumes exportés donnés, l’accord de Vienne du 2 juillet dernier n’a pratiquement pas d’impact positif ou négatif sur les recettes et les grands agrégats de l’économie algérienne du fait que les quotas de réduction de l’Algérie ne sont pas assez élevés. Pour rappel, en novembre 2016, le quota de réduction Opep pour l’Algérie était fixé à 50 000 barils/j et sa production à 1,039 million barils/jour et en décembre 2018, notre quota de réduction, qui va donc être reconduit jusqu’au 31 mars 2020, était fixé à 32 000 barils/jour et la production à 1,025 million barils/jour. Si on considère les recettes annuelles de 2017 (33 milliards de dollars pour un prix moyen du baril de 54 dollars) et de 2018 (40 milliards de dollars pour un prix du baril de 70 dollars), pour des volumes exportés sensiblement les mêmes, on voit bien que c’est plutôt le prix du baril qui contrôle les recettes algériennes et non cette réduction. Cette dernière, qui est de 12 millions de barils par an, soit 3% de la production algérienne, pourrait correspondre, toutes choses étant égales par ailleurs, à environ 800 millions de dollars de déficit sur l’année, ce qui reste sans effet notable sur une macroéconomie. On estime à environ 600 millions de dollars l’apport (ou la perte) sur l’année, quand le prix du baril varie d’un dollar. Si les prix du baril augmentent suite à cet accord, seuls les gros producteurs et exportateurs peuvent en profiter. Notre pays n’est pas un grand exportateur de brut.

A l’heure où les prix du pétrole restent sous pression, entre offre mondiale abondante et demande en berne, l’OPEP a-t-elle d’autre choix que de jouer collectif ?
Depuis juin 2014, avec l’avènement des schistes, les prix ont chuté de moitié et l’OPEP, stratégie après stratégie, n’est toujours pas parvenue à faire face à la production des schistes qui produisent aujourd’hui près de 7 millions b/j, soit l’équivalent des productions réunies de l’Algérie, Libye, Venezuela, Angola, Nigeria et Iran, tous membres de l’Opep et ne vivant que de la rente pétrolière. Comment est-ce possible que des pays pareils puissent se sacrifier davantage pour produire moins afin d’équilibrer réellement le marché ? L’appel aux Russes et autres producteurs non Opep, par l’Arabie saoudite en 2016, montre clairement les limites de l’influence de l’Opep et de son rôle comme régulateur du marché. C’est vrai, il fut un temps, dans les années 1970, le marché de l’or noir réagissait beaucoup plus aux restrictions et décisions des seuls membres de l’Opep qu’aux manœuvres des autres gros producteurs hors Opep. Cette forte influence de l’Opep était dûe au fait qu’elle contrôlait plus de la moitié de la production mondiale et à une certaine discipline encore obéissante au sein d’une organisation fraichement créée. L’avènement des schistes vient de montrer que l’Opep d’aujourd’hui n’est plus ce « tout puissant » d’hier. L’émergence de nouvelles donnes semble hypothéquer son avenir en tant qu’acteur influent, voire incontournable comme par le passé. Après l’échec de la guerre des prix, qui est loin d’être finie, face aux schistes américains et la perte de ses parts de marché depuis 2014, au profit des producteurs américains, l’Opep se trouve, aujourd’hui, fragilisée par une tornade de conflits d’intérêts très divergents parmi ses membres. Des intérêts d’ordre économique, géopolitique et géostratégique qui divisent ses membres en pro et anti-américains, ce qui n’est pas sans effet sur les décisions prises par l’organisation, sous contrôle saoudien dont l’alliance avec la Russie répond surtout à d’autres objectifs, loin des intérêts de l’organisation.

Pour intervenir de façon «efficace, il fallait un cadre institutionnel intégrant l’influence d’autres pays producteurs», a estimé le ministre saoudien de l’Energie, Khaled al-Faleh. Le cadre institutionnel actuel est-il défavorable ?
Il ne s’agit là que de discours de diplomates. C’est aussi ce que disent les nôtres, mais sur le terrain c’est tout à fait autre chose, on le sait pour l’avoir suivi et vérifié dans le temps. D’autres pays producteurs hors Opep sont dans le même temps émergents et ils ne sont pas près de suivre une Opep moribonde et, encore moins, l’intégrer en tant que membres. C’est le cas, par exemple, du Brésil avec ses dernières gigantesques réserves découvertes en offshore, et dont la production (aujourd’hui de 3,5 millions b/j), deviendrait bientôt un écueil pour l’Opep, sans oublier une montée en puissance d’autres nouveaux producteurs dont le rebond du niveau des réserves, durant ces dernières années, limite considérablement les moyens de pression de l’OPEP. On voit que celle-ci ne fait que s’élargir à des Etats micro pétroliers, notamment des Africains, sans le sou, motivés par l’espoir de bénéficier d’un meilleur prix du baril avec le concours de leurs amis du cartel, sans pour autant penser jouer un quelconque rôle dans l’organisation. Idem pour les 10 producteurs non Opep du «groupe 24» (exception pour la Russie). Tous, ou presque, sont passés par leurs pics pétroliers. Aujourd’hui, les enjeux géopolitiques et économiques tendent à développer plutôt la concurrence et pèsent sur l’avenir des cartels, notamment dans le cadre des dossiers comme celui de l’OMC qui, jusqu’à présent, maintient le commerce du pétrole en dehors du système, mais qui, un jour, les restrictions de l’Opep étant contraires à celles de l’OMC, les pays de l’Opep devront choisir entre rester dans cette organisation ou rejoindre l’OMC. Sans oublier les menaces de l’administration américaine qui planent sur l’Opep dans le cadre du dossier NOPEC (No Oil Producing and Exporting Cartels Act) ou loi antitrust américaine, qui consiste à interdire tout cartel, dont l’Opep, oblitérant la libre concurrence par la limitation de l’offre mondiale de pétrole pour influer sur les prix. Les ingérences du président Trump dans la politique de l’Opep entrent déjà dans ce cadre même si cette loi, remise récemment sur la table par Trump, n’a toujours pas été signée.

Le Président russe, lui, a affirmé que la Russie et les Etats-Unis, en tant que producteurs majeurs de pétrole et de gaz, «pouvaient travailler ensemble pour réguler le marché international». Un prélude vers une « Opep » américano-russe ?
C’est encore de la politique. Je ne crois pas à une alliance « Est-Ouest », et encore moins dans le domaine de l’énergie fossile. C’est le nerf de la guerre. Il faut qu’ils se mettent d’abord d’accord sur le projet gazier «Nord Stream 2» reliant la Russie à l’Allemagne et qui ne cesse de susciter de vives tensions avec l’Ouest (Union européenne et USA). Les USA menacent toujours de sanctionner la Russie si cette dernière campe sur sa décision de réaliser ce gazoduc. L’objectif des Américains est la limitation de l’approvisionnement de l’Europe en gaz russe. Les USA eux-mêmes envisagent d’alimenter l’Europe en GNL issu des schistes. Par ailleurs, le tracé de certains gazoducs moyen orientaux, vers l’Europe, l’un en provenance du Qatar (soutenu par les Européens, la Turquie, les États-Unis, pour supplanter la Russie comme principal fournisseur de gaz naturel à l’Europe de l’Ouest) et l’autre en provenance de l’Iran (soutenu par la Russie, l’Irak et la Syrie), tous deux transitant par la Syrie, est pour beaucoup dans les divergences russo-américaines sur la guerre en Syrie, une «guerre du gaz» en fait. Il est donc difficile d’imaginer Russes et Américains sortir avec un deal gagnant-gagnant s’agissant du commerce des hydrocarbures.