Ce 11 juillet 2019 est à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire de l’Ordre national des avocats. Un rassemblement grandiose de plusieurs centaines d’avocats d’Alger, Tizi ouzou, Béjaïa et Blida place désormais les robes noires à l’avant-garde du combat pour les libertés démocratiques et définitivement aux côtés du Hirak.

L’appel au boycott des plaidoiries pour jeudi et la tenue d’un sit-in de protestation devant le tribunal de Sidi-M’hamed ont fait le tour des réseaux sociaux et de certains journaux. Ambiance fébrile, en cette matinée, aux alentours de la bâtisse de Sidi-M’hamed. Le dispositif policier se met en place dès 9h30 dans le périmètre du tribunal. Il est visible également à hauteur de l’ex-hôtel Aletti, Es-Safir et à la Grande-Poste. Une cinquantaine d’avocats sont déjà là. Pour certains, c’est le temps des retrouvailles, pour d’autres, celui de la lutte. Ce jeune avocat d’Alger s’inquiète du peu d’avocats présents. «Il n’est pas encore 10h, sois patient», lui rétorque son confrère. Et c’est effectivement une éclosion de robes noires à partir de 10h. Un groupe d’avocats improvise une marche, pancartes en l’air et gorges déployées, dès l’entrée de la rue Abane-Ramdane. Leurs premiers slogans : «Libérez l’Algérie !» et «Dawla madania, machi askariya» (République civile et non militaire), comme pour faire écho au dernier discours de Gaïd Salah. On s’empresse d’enfiler les toges noires et de brandir des pancartes en rouge et vert. Une impression de déjà-vu. Le même type de pancartes recto-verso, visibles lors de la marche des étudiants. Cette fois-ci, les slogans et mots d’ordre sont en adéquation avec le contexte dans lequel se débat la fonction d’avocat. En vert, «Pour l’indépendance de la justice», «Liberté !», «Libérez la justice»,
«Liberté d’opinion, liberté d’expression, liberté de circuler», «Transition obligatoire» et d’autres encore. En rouge, «Non à la justice du téléphone», «L’avocat s’engage, système dégage», «Non à la répression» et il y a aussi celle-ci, «Libérez notre confrère Maître Salah Debbouz», l’avocat des droits humains et avocat de feu Dr Fekhar, soumis, depuis début avril, à un contrôle judiciaire qui l’oblige à se rendre trois fois par semaine à Ghardaïa à partir d’Alger, lieu de sa résidence, pour signer le registre de présence. Depuis cette semaine, Maître Debbouz a entamé une grève de la faim pour dénoncer cette mesure coercitive qui relève plus de l’acharnement que de la procédure judiciaire. Aujourd’hui, plus que jamais, ses confrères sont solidaires de son combat. Le nom de Debbouz a résonné de nombreuses fois tout au long de ce rassemblement. Une banderole, brandie sur le rebord jouxtant l’entrée du tribunal, ne passe pas inaperçue. «Vous avez le tribunal d’Alger, nous avons le tribunal de l’Histoire». Signé : l’ordre de avocats de Tizi Ouzou.

Les jeunes loups et la vieille garde
Le sit-in se densifie au fil des minutes et occupe la rue devant l’entrée du tribunal aux portes closes. La police tente de frayer un chemin aux voitures, mais le service d’ordre mis en place à cet effet est submergé par le débordement de robes noires. N’aurait-il pas été plus simple d’interdire l’accès aux voitures de la rue Abane Ramdane, le temps du sit-in ? Au bout d’un moment, on décide de battre le pavé. Pour les avocats, marcher est le prolongement naturel du sit-in. On se dirige vers le square Port-Saïd pour rejoindre Che Guevara. A la tête du cortège, les bâtonniers d’Alger, de Blida et de Tizi et quelques anciennes figures du barreau. Les Bouchachi, Mokrane Aït Larbi, Zoubida Assoul ne sont pas dans ce premier carré qui ouvre la marche des robes noires. Dans la cohorte qui suit, beaucoup de jeunes avocats, femmes et hommes, dont les slogans ouvertement offensifs, sont plus proches du Hirak que des revendications corporatistes. Et quand ils s’en prennent au chef d’état-major, dans un «Gaïd Salah dégage !», cela n’est pas du goût de maître Cherif Ikhlef. «Restons professionnel», lance-t-il. En vain. Lui, qui s’est improvisé chef d’orchestre, est malheureusement pris de court par la fougue des jeunes loups en robes noires. Le cortège continue sa progression boulevard Che Guevara. Arrivé face à l’ex-hôtel Aletti, Es-Safir, actuellement en rénovation profonde, un
imposant cordon barre l’accès vers le boulevard Zighout Youcef et le siège de l’Assemblée nationale. Cordon humain et métallique puisque plusieurs camions sont disposés en éventail au beau milieu de la chaussée. Ordre est donné de dévier la marche vers la rue des frères Amirouche et retour à la case départ : le tribunal de Sidi-M’hamed.
Les avocats ne l’entendent pas de cette oreille et contre toute attente, c’est maître Cherif Ikhlef qui sonne la charge pour forcer le barrage. Grande cohue et quelques frayeurs sans gravité. Les avocats passent. Dans la bousculade quelques pancartes jonchent le sol et une épitoge piétinée. De l’autre côté de la barrière, les avocats avancent, dispersés certes, mais décidés à aller de l’avant. Ils sont acclamés par les passants et les klaxons de la cohorte d’automobilistes coincée pour la circonstance. «Sahitou les z’hommes !» leur lance un chauffeur de taxi. Des femmes lancent des youyous dans les voitures.

Les avocats marquent une halte devant la première institution du pays, l’Assemblée nationale. «FLN dégage !» et «Députés khawana !»
(députés traîtres). Gaïd Salah n’est pas en reste des vociférations des robes noires. «Ce qui se passe depuis un moment à l’APN est fait avec la bénédiction de Gaïd Salah !», lance un jeune avocat. Un autre lui rétorque : «Nous avons dit ce que nous pensions de lui ! Qu’il vienne nous arrêter tous !»

Pas de drapeau amazigh, aussi petit soit-il !
La marche se poursuit sous les arcades des immeubles du boulevard Zighout Youcef. Embouteillage monstre de voitures et chaleur torride. On sue sous les robes noires. Le noir, couleur absorbante de chaleur. Les petits vendeurs de bouteilles d’eau font leur apparition.
Sous les arcades aussi les intimidations. Un officier de police confisque à une avocate une pancarte sur laquelle figure les deux emblèmes : national et amazigh. Sous le premier est inscrit : ma patrie et sous le second : mon identité. Quelques mètres plus loin, un autre avocat ne se laisse pas faire, soutenu par ses confrères. Il arrive à s’extirper et à sauver sa pancarte. Des confrères lui conseillent cependant de la cacher…
Au croisement de la Grande-Poste, le dispositif policier agit tel un canal de dérivation. La marche est déviée vers Asselah Hocine. C’est dans les intentions des avocats aussi. Retour au Palais. Au-delà du commissariat de Cavaignac où d’imposants camions de police gênent la progression des avocats, la marche des robes noires occupent toute la largeur du bitume. Imposante. Déterminée.
Finish en apothéose devant le Tribunal Sidi-M’hamed. Slogans incisifs
et chants subversifs à l’actif des avocats de Tizi et de Béjaïa. «Get iyi abrid» (Cédez-moi le passage) d’Ideflawen sonne comme un défi. Et une promesse.