Dix ans de prison ferme et un million de dinars d’amende ! Telle est la peine requise mercredi dernier par le Procureur de la République près le Tribunal de Sidi M’hamed à l’encontre de Kamel Chikhi alias «el bouchi». Le ministère public a requis la saisie en outre de tous les avoirs issus du crime avec des peines allant de deux à dix ans de prison et des amendes de 50 000 à 1 000 000 DA à l’encontre des 12 autres détenus, poursuivis pour abus de pouvoir, de fonction et acceptation de pots-de-vin et de cadeaux de l’accusé principal en contrepartie de « facilitations administratives pour la réalisation de ses projets immobiliers».
Kamel Chikhi, importateur de viande industrielle et d’immobilier, qui s’est présenté comme « un vétéran de la boucherie » et avoir exercé cette profession depuis une trentaine d’années, était jugé dans l’affaire des conservateurs fonciers mais, il est également poursuivi dans trois autres affaires, dont celle de la saisie d’une cargaison de plus de 700 kg de cocaïne au port d’Oran, en mai 2018. L’audience a duré durant plus de douze heures mercredi et a porté sur des accusations telles que « incitation à l’abus de pouvoir et octroi de pots-de-vin à des fonctionnaires des services d’urbanisme d’Alger en contrepartie d’indus services ». L’interrogatoire des accusés, des fonctionnaires ou chefs de service de l’urbanisme, au niveau de plusieurs communes à Alger, a montré que ces derniers se rendaient régulièrement au siège de la société de l’accusé pour recevoir des sommes d’argent en contrepartie de promesses de régularisation de ses dossiers, à travers notamment l’octroi d’autorisation pour la réalisation des projets immobiliers.
Les 12 prévenus ont défilé devant la barre pour être entendus et confrontés au principal accusé, qui avait la manie de tout filmer et de garder par devers lui les documents vidéos de ses « échanges d’affaires » avec ces personnes dont le profil indique bien que Kamel Chikhi cherchait à faire main basse sur le marché du foncier algérois à des fins de transactions immobilières se chiffrant par milliards de dinars.
L’audience a été le lieu de projections de vidéos filmées au siège de la société du principal accusé en compagnie de chefs des services de l’urbanisme de Kouba, Aïn Benian, Draria, Chéraga et Hydra. Ces documents mettent en cause également des conservateurs du foncier de Hussein Dey et de Bouzaréah, deux contrôleurs de la Conservation foncière de Hussein Dey, un fonctionnaire de celle de Bouzareah et un architecte de la direction de l’urbanisme d’Alger.
Ils montrent des scènes où le «boucher» offre de l’argent et des passeports Hadj à ses « contacts d’affaires». Aux questions du juge, il a soutenu que les sommes offertes à ces responsables des services de la construction et de l’urbanisme de plusieurs communes d’Alger
« n’étaient que des aides financières, des aumônes ou des emprunts ». Outre la manie de filmer tout ce qui se passait dans son bureau, Kamel Chikhi avait un certain don, disons, pour le chantage et la pression. Il envoyait ces vidéos aux concernés qu’il prenait également à l’aide de son téléphone portable via le réseau WhatsApp.
Des avocats sans arguments de défense
Le plus cocasse dans cette affaire de vidéos est que leur auteur, Kamel Chikhi, qui répondait aux questions du juge, a déclaré qu’il n’avait jamais eu l’intention de « mouiller » ses contacts ou de les faire chanter. « C’était pour plaisanter, il n’y avait rien de sérieux dans ce que je faisais », a-t-il répondu. Quant aux sommes d’argent qu’il a données pour corrompre les responsables qu’il a réussi à mettre sous
sa main, il a indiqué tout bonnement qu’il
ne trouvait « pas d’inconvénients d’aider quelqu’un en détresse ou de faire l’aumône ». Face à cette situation pour le moins curieuse, non dénuée d’humour (noir), les avocats de l’accusé ont paru désarmés et sans arguments de défense réels. Le constat est valable pour les autres défenseurs des douze prévenus qui se sont présentés à la barre. Face aux preuves, ils n’ont pas semblé convaincre l’auditoire ; ce qui les a sans doute conduits, selon les commentateurs sur place, à demander sans succès d’annuler « les preuves informatiques réquisitionnées » pour des motifs de procédures… Une requête rejetée par le Procureur de la République. « Vous n’avez pas pu fournir de preuves à décharge. On est en train de poser toutes les questions aux accusés pour qu’ils se défendent», a-t-il déclaré.
Ironie supplémentaire dans ce procès emblématique de la corruption et le trafic à tout-va dans le domaine du foncier et de l’immobilier, les réponses des prévenus qui ont tous déclaré avoir agi en « agents publics ». A suivre.<