Grande chaleur et temps lourd en ce 21e épisode du Hirak populaire. Dispositif policier toujours aussi impressionnant et innovant même si les forces de l’ordre semblent plus détendues qu’à l’accoutumée.

Les rues d’Alger sont vides. Il est 11h sous un soleil de plomb. A l’ombre des arbres du dernier tronçon de Didouche Mourad vers la Grande-Poste, le sourd-muet le plus bruyant d’Alger, présent aux marches du vendredi et du mardi, persifle l’enregistrement vidéo d’une équipe de
l’Entv. La jeune journaliste de l’Unique et son cameraman, entourés d’une vingtaine de personnes, cherchent probablement la meilleure prise, sans interférences, à passer probablement dans le journal de 13h. Cela va être difficile. Les présents la mettent au défi de tout passer. Et même lorsqu’elle tombe sur un laudateur des dirigeants actuels, difficile de se soustraire en arrière-plan, devant et sur les côtés, aux huées et invectives des présents qui, excédés, finissent par entonner le sentencieux «Dégage !» répété à l’unisson. Crescendo. L’équipe de l’Unique finira par se replier. Et le sourd-muet le plus bruyant d’Alger poussera son cri le plus strident en signe de victoire.
Des camions et des voitures de police serpentent l’axe Audin Grande-poste sur les deux rives de l’asphalte. Plus encore que vendredi dernier, le verrouillage des accès via les trottoirs est systématique. Une portion même de trottoir, sur le côté gauche de l’avenue Khattabi est interdite à la circulation piétonne. Celle que surplombe le balcon de Nekkaz… Tout semble avoir été concocté pour provoquer le maximum de gêne chez les manifestants. Même les voitures continuent de circuler, souvent dans tous les sens. Les services de police sont aux aguets. Ils filment tout ce qui bouge. Tous ceux qui parlent. Episodiquement, une interpellation au beau milieu du groupe de manifestants. La personne est littéralement happée, sous les huées de la foule, résignée par son choix pacifique de la « silmiya ». Les fourgons cellulaires aux alentours n’augurent rien de bon. Apparemment, chaque vendredi apportera son lot d’arrestations. Autre fait inédit de ce vendredi, les lampadaires de l’avenue Khattabi sont badigeonnés à l’huile de vidange…

Histoire d’empêcher toute grimpette ?
Le premier noyau des téméraires du vendredi avant 14h, enchaîne les slogans et les mots d’ordre. « Mabrouk alina faragh dostouri », ce qui signifie : nous nous félicitons du vide constitutionnel, histoire de dire maintenant que vous êtes illégitimes, place au choix du peuple. On enchaîne sur le «Dawla madania, machi askariya », qui sonne comme la réponse du berger à la bergère, suite au dernier discours du chef d’état-major. On retrouve aussi les chants des stades des premières semaines du Hirak. Comme le signe annonciateur de quelque chose… Comme le «Djibou BRI, djibou sa’âiqa» qui a fini par avoir la peau du 5e mandat en moins de quarante jours… 13h50. La foule enfle timidement. Place Khemisti, une jeune s’asperge d’un liquide inflammable, perché sur le toit d’une cabine de transformateur qui sert depuis le début du Hirak de perchoir aux manifestants. C’est la panique ! Il est rapidement maîtrisé et emmené par des policiers. Les supputations vont bon train. Tout autour, une odeur de mazout plane dans l’air. «Peut-on s’immoler avec du mazout ?» demande un jeune perplexe. Beaucoup pensent à un coup de bluff. Le mazout ne brûle pas à moins de 55° C. Mais il peut toujours s’enflammer. D’autant qu’il faisait très chaud et la température en plein soleil peut facilement avoisiner les 55° C… quoiqu’il en soit, plus de peur que de mal

Moins de monde, plus de détermination ! L’effet CAN…
Vers 14h30, une fois arrivés, les manifestants de Bab El-Oued et ceux des quartiers est d’Alger, l’on se rend compte que la participation est bien en deçà de celle de vendredi dernier et même des vendredis d’avant.
Les barrages filtrants aux entrées d’Alger expliquent en partie cette grande déperdition de manifestants. D’aucuns expliquent cela par la trop grande dépense d’énergie à célébrer la victoire des Verts, jeudi soir et tard dans la nuit.
D’autres invoquent la très grosse chaleur de ce vendredi. D’autres encore trouvent que c’est le cycle normal d’un mouvement de masse, à l’instar de ce qui se passe en France, pour les gilets jaunes.
L’équipe nationale de football n’est pas en reste en ce vendredi. L’effet CAN est perceptible. Des pancartes pressentent les joueurs comme le futur gouvernement crédible pour l’Algérie. C’est un vendredi de contestation festive. Des tambours et des derboukas partout. Des porte-voix et des sonos portables dans chaque groupe. On innove dans les chants comme celui qui recommande au chef d’état-major de «se procurer rapidement une carte Chifa car le peuple conscient s’est bien débarrassé de Bouteflika». Se procurer une carte sociale de remboursement des médicaments, c’est devenir un personnage lamda. Sans privilèges. Le génie populaire n’a pas de limites…
Peut-être moins de monde, mais en tout cas, ceux qui y étaient, ont fait preuve de beaucoup de détermination. « Nous n’irons pas nous baigner, jusqu’à ce qu’ils partent tous ! ». Un jeune s’est même permis le « luxe » de venir en short, masque, tuba et palmes et se faisait asperger d’eau par les passants à même l’asphalte. Des balcons, c’est la douche gratuite non-stop.
Si ce ne sont pas des tuyaux d’arrosage, ce sont des seaux d’eau qui déferlent sur les manifestants, rafraichissant l’air et les esprits.
L’eau fraîche ou carrément glacée, en bouteilles, se vend à grande cadence. Chaque manifestant a une bouteille à la main. On boit, on s’asperge le visage, on asperge son voisin, les autres. Les brumisateurs à dos de gilets « Silmiya » entrent en action. Un peu de fraîcheur dans un monde qui nous rebute.
Les détenus d’opinion en toile de fond
« Libérez nos enfants, yel haggarine » (bande d’oppresseurs), a été le leitmotiv de cette manifestation. Des pancartes à l’effigie des détenus d’opinion et même des banderoles rappellent le drame que vivent des familles à l’heure où tout un pays fête la victoire de l’équipe nationale. Une victoire quelque peu empreinte d’amertume, « surtout quand le premier responsable de ce pays, en l’occurrence Gaïd Salah leur refuse le statut de détenus d’opinion. Ils sont traités comme de vulgaires voleurs», dira, excédé, Samir, jeune étudiant.
Lakhdar Bouregaâ est également à l’ordre du jour. Banderoles, pancartes et slogans.
On invoque les martyrs, on les prend à témoin «Ya Didouche, ya El Haoues, Bouregaâ fel Harrach !». Des jeunes, des vieux et des enfants portent des portraits à l’effigie de Lakhadar Bouregaâ. L’arrestation de trop. Celle qui fait mal à l’histoire de ce pays. Le drapeau amazigh, à l’origine de la cabale contre de jeunes manifestants, était présent encore ce vendredi. Furtivement, mais bien présent. Un manifestant a sorti, l’étendard amazigh contre l’avis de ses camarades manifestants et a marché avec sur une cinquantaine de mètres en direction de la place Audin. Une nuée de policiers en civil s’abat sur lui. Le drapeau devenant le symbole à préserver ou à abattre, selon que l’on se situe dans l’un ou l’autre camp, une courte échauffourée s’en est suivie et s’est soldée par l’interpellation musclée de deux manifestants.
Boulevard Khettabi, autres apparitions furtives du drapeau amazigh, généralement annoncées par le cri de ralliement identitaire : «Anwa Wigui Dimazighen !» (Qui sommes-nous ? Les Imazighens !» Il n’est pas le fait des seuls «kabyles», mais de beaucoup d’Algériens qui se redécouvrent une appartenance amazighe dans l’adversité. «Je ne sais même pas parler kabyle, mais je me sens kabyle face à ce système impie », avouera ce barbu en kamis. Ainsi donc, une décision irréfléchie, aura réussi à réunir tous les contraires…