Reporters : Vous avez entamé une grève de la faim pour dénoncer «des abus d’autorité» et «des injustices». Pouvez-vous être plus précis?
Salah Dabouz : La justice à Ghardaïa ne fonctionne pas du tout correctement, nous savons tous que la justice en Algérie n’est pas indépendante, qu’elle obéit aux ordres, mais à Ghardaïa c’est encore pire, en plus de ce problème que connais le secteur de la justice en Algérie, s’ajoute à Ghardaïa l’abus d’autorité de certains juges, et la grande liberté qu’ils se donnent pour attaquer des citoyens qui dénoncent toutes les irrégularités qu’ils subissent. Prenez par exemple le cas de Aouf Brahim, cet enseignant de physique ; il avait dénoncé des irrégularités dans l’attribution de postes, des détournements de budget de l’éducation, des fraudes dans les examens en écrivant au directeur de l’éducation de Ghardaïa, au wali, au ministre de l’Education, et bien non seulement ils n’ont rien fait pour régler ces problèmes, il l’on menacé de poursuite judiciaire s’il continuait à écrire, et ils ont engagé effectivement des poursuites.
Le wali, le directeur de l’éducation et deux directeurs d’établissements scolaires ont déposé des plaintes contre lui ou ont été derrière l’action publique. Et pour boucler la boucle, il a été arrêté à l’intérieure du tribunal de Ghardaïa à sa sortie du bureau du juge d’instruction chez qui il signait sont contrôle judiciaire hebdomadaire un certain 31 mars 2019 puis mis en détention provisoire par ce même juge d’instruction le 2 mai 2019 avant même d’examiner les faits qui lui étaient reprochés en même temps que Fekhar Kamel-Eddine.
Ce ne sont pas des affaires qui datent d’après le 22 févriers 2019 mais qui remonte aux années 2014 et 2015 et plus. Cet abus d’autorité a couté la vie déjà à Fekhar Kamel-Eddine, a causé de gros problèmes de santé à Aouf Hadj Brahim, et a hypothéqué son poste de travail, et m’a mis moi en chômage technique depuis 3 mois avec une obligation d’être présent à Ghardaïa trois fois par semaine sachant que j’habite à Alger et je travaille à Boumerdés.
A tout cela, est venu s’ajouter un déni de justice très grave de conséquence, car couvrant de graves agissements de certains responsables qui ont couté la vie à Fekhar Kamel Eddine, par le refus d’ouvrir une information judiciaire, et le refus de communiquer avec l’avocat de la famille de Fekhar soit en mettant à sa disposition le dossier comme l’exige la loi, soit en versant sa requête dans le dossier devant la chambre d’accusation, ce qui constitue une grave atteinte aux droit de la décence.

Vous avez dénoncé des entraves que rencontre la famille Fekhar dans sa quête de vérité sur l’assassinat de Kamel Eddine, c’est quoi au juste?
Mme Zahira Fekhar m’a chargé pour son compte et pour le compte des autres membres de la famille de déposer une plainte contre cinq responsables, qui sont le wali de Ghardaïa, le procureur général près la cour de Ghardaïa, le juge d’instruction de la première chambre du tribunal de Ghardaïa, le directeur de la prison de Ghardaïa, et le directeur de l’hôpital de Ghardaïa, qui seraient responsables de la mort de Fekhar Kamel Eddine, le juge d’instruction de la deuxième chambre n’a même pas accepté de m’accuser réception de cette plainte, prétextant qu’elle était déposée chez le doyen des juges d’instruction qui lui-même est mis en cause par la famille Fekhar, ce juge de la deuxième chambre du tribunal de Ghardaïa chargé d’examiner l’affaire n’avait même pas jugé utile de savoir si Fekhar Kamel Eddine était vivant ou mort, s’il avait été incarcéré ou pas, s’il est mort de maladie ou d’autre chose, ou encore s’il avait subi un mauvais traitement à la prison, ou à l’hôpital, n’ayant même pas fixé le montant de la caution avant d’examiner cette plainte étant donné qu’une plainte avec constitution de partie civile entraîne automatiquement la prise en charge de l’affaire par un juge d’instruction et l’ouverture d’une enquête, qui peut déboucher sur une information judiciaire. Alors que le juge d’instruction de la deuxième chambre du tribunal de Ghardaïa, sans enquêter, et sans même avoir examiné les pièces du dossier, notamment le certificat de décès, la fridha, et le rapport d’autopsie au moins pour constater le décès, déterminer les plaignants et leur qualités, et voir si le décès de Fekhar n’était pas par exemple dû à un empoisonnement, ou un étranglement, ou une mort naturelle, a tout de suite après avoir reçu la plainte, sans aucune hésitation, ordonné le refus d’ouverture d’une information judiciaire. J’ai formulé un appel à cette décision, mais la chambre d’accusation a refusé de communiquer avec moi, la greffière de cette chambre a refusé de me remettre une copie du dossier, comme elle a aussi refusé de prendre ma requête prétextant que c’était les instructions du président de la cour. A partir de là, nous sommes devant un déni de justice flagrant et une grave atteinte aux droits de la décence.

Plusieurs avocats et militants se sont solidarisés avec vous. Avez-vous une réaction officielle?
Le bâtonnier Ahmed Benantar m’a soutenu des 2016 et continue à le faire jusqu’à présent c’est lui qui a sensibilisé l’union des barreaux qui avait décidé d’une arrêt de travail le 9 avril pour contester mon arrestation à Alger et mon transfert vers Ghardaïa sans que je sois convoqué régulièrement.
Évidemment c’est le conseil de l’ordre de Boumerdès qui gère mon dossier, les membres de ce conseil m’ont reçu le 6 avril 2019, et après avoir pris connaissance des dessous de mes affaires devant la juridiction de Ghardaïa depuis 2016 à ce jour, ils m’ont tous signifié leur soutien indéfectible, car ils ont très bien compris en tant qu’hommes de loi qu’il s’agit de vengeance par certains magistrats à Ghardaïa par rapport au travail que j’ai fait et que je continue à faire sur place. M. Saïd Zahi, mon avocat, fait beaucoup d’efforts pour sensibiliser la corporation. J’ai reçu aussi des messages de soutien de plusieurs avocats de presque tous les barreaux d’Algérie, mais aussi de Tunisie, du Maroc, de France, de Belgique de Suisse et d’Angleterre, des confrères étrangers m’ont proposé des accusations devant les instances internationales à travers certaines ONG habituées à ce genre de dossier que j’examine en ce moment.
Vous accusez l’appareil judiciaire à Ghardaïa d’acharnement, qu’en est-il réellement?
Quand vous avez un procureur général qui dans un communiqué officiel déclare ses sentiments de haine envers un avocat, qui menace ceux qui se solidarisent avec lui de poursuites judiciaires et qui déclare par-dessus tout qu’il classe les citoyens en citoyens honorables et moins honorables à l’occasion de ce communiqué et quand vous avez un juge d’instruction qui place un avocat qui présente toutes les garanties sous contrôle judiciaire
2 fois par semaine et une chambre d’accusations qui confirme ce contrôle judiciaire en y ajoutant un troisième jour sachant que l’avocat en question habite à 600 km de ce tribunal et tout cela pour des faits en relation avec ses activités d’avocat et de défenseur de droit humains, vous ne pouvez donner d’autres qualificatifs que celui d’acharnement et de vengeance.