Des concerts de musique Métal seront organisés, ce soir à la salle Ibn Zeydoun de l’Office Ryadh El Feth (Oref) d’Alger et le 13 juillet à Annaba, par l’Institut français d’Algérie, avec la présence sur scène des groupes algérien Lelahell et français Gorod.
A cette occasion, Redouane Aouameur, leader de Lelahell, qu’il fonda en 2010 quelques années après la séparation du célèbre Litham, revient dans cet entretien sur la situation et l’évolution de la scène Métal algérienne qui connaît aujourd’hui un certain «renouveau» après des années de lente érosion. Pour lui, les jeunes artistes devraient, aujourd’hui, comme leurs aînés, durant la décennie 1990, ne compter que sur eux-mêmes. Il annonce aussi que le groupe Lelahell prépare également plusieurs tournées durant l’été en République tchèque et en Espagne. Entretien

Reporters : Les groupes Lelahell et Gorod animent ce soir un concert très attendu. Mais l’objectif est également d’organiser des masters class dédiés aux «sons et instruments Metal», de tels ateliers sont malheureusement très rares…
Redouane Aouameur : C’est une véritable aubaine d’avoir des ateliers de ce niveau avec les musiciens du groupe Gorod, des professionnels qui se produisent très régulièrement. En fait, plus que les concerts, l’objectif de l’initiative de l’Institut français d’Alger est de faire profiter les musiciens algériens de l’expérience acquise par le groupe Gorod. Nous avons besoin de ce type de rencontres et j’espère qu’avec le temps, les artistes algériens de métal comprendront l’importance des rencontres lors de ces ateliers master-class. En fait, en septembre ou octobre prochain, j’espère pouvoir organiser un autre atelier sur la question de la «gestion de carrière». Nous devons expliquer que les choses ont aujourd’hui changé, l’artiste doit également assurer par lui-même sa communication, présenter son groupe… c’est très important si un groupe veut défendre son image à l’international.

Vous avez lancé un programme de présentation en vidéo des groupes algériens et l’idée avait bien marché sur les réseaux sociaux. Quel est l’état des lieux ?
Il s’agit d’un site Internet et d’une plateforme sur les réseaux sociaux. Le but est de transmettre une expérience que j’ai eu la chance d’acquérir, expliquer de quoi l’artiste a besoin et ce qu’il lui faut pour évoluer. Souvent ce sont des choses « simples », comment accorder un instrument, régler un amplificateur, entretenir le matériel ou encore la façon de présenter le groupe, d’écrire une biographie ou entrer en contact avec un label… Des questions pour lesquelles il n’y a aucune formation. Et le projet se poursuit, je reçois énormément de demandes des jeunes qui cherchent des conseils, une orientation.

Pour revenir au concert de ce soir, il est également important dans le sens où nous avions l’impression que la musique Metal disparaissait…
La musique Metal est passée par une période où nous ne trouvions presque plus de musiciens. En fait, le genre avait connu un sommet durant la décennie 1990, par la suite peut-être que la réalité de la vie a rattrapé cette génération. Beaucoup ont stoppé leur carrière, des groupes se sont également séparés.  Nous avons, en fait, connu un vide entre deux générations. Mais les choses ont repris petit à petit, en passant durant deux à trois ans par une scène punk. Et ce n’est que plus tard, vers 2010-2011, qu’est venu le « renouveau » du Metal. Je pense que c’est apparu à la salle Sierra Maestra où des concerts étaient organisés presque tous les mois. Des groupes ont pu, ainsi, se former. Et depuis au moins deux ans, nous voyons le résultat avec la sortie de nouveaux albums. Les choses reprennent, certes, mais pas encore au niveau de ce que nous avons connu dans les années 1990. Cela dit, il faut se dire que ce n’est plus la même époque ni plus le même schéma.
Justement, quelle est la particularité d’un artiste Metal algérien et quel est son parcours ?
Nos musiciens sont pour la plupart des autodidactes, aujourd’hui ils se forment seuls ou en groupe grâce à internet, au travers des tutoriels que l’on trouve sur Youtube notamment. Bien sûr, ce n’est pas suffisant, cela ne remplacera jamais un professeur qui suit la progression de son élève, ou même de simples formations et des ateliers. Mais toujours pour rester sur cette question technique, il est clair que les musiciens d’aujourd’hui ont énormément plus de possibilités, ils doivent juste savoir utiliser ces nouveaux outils pour s’améliorer. En fait, à mon sens, un bon musicien Metal doit être présent sur tous les plans. Cela veut dire maîtriser l’instrument, connaître les techniques, les accords, bien sûr, mais aussi maîtriser le son. Il s’agit d’une musique qui ne se « rattrape pas » par un ingénieur du son. Dans le Metal un mauvais son reste mauvais. Et l’amplifier ne ferait qu’aggraver les choses.

Un musicien a également besoin d’être confronté à la scène. C’est vrai pour tous les artistes et, particulièrement, pour un groupe Metal. Qu’en est-t-il en Algérie ?
Cela reste notre principal problème. La scène constitue sûrement plus de la moitié de la formation d’un artiste, d’un musicien. Un concert reste une étape incontournable. Cependant, en plus de l’énorme manque de salles de spectacles, nous n’avons plus vraiment cette culture. Je veux dire que même nos salles de concert sont en fait des théâtres ou des cinémas reconvertis. Et il suffit de voir les parcours des groupes pour comprendre la situation. Généralement, ils font deux ou trois scènes par an, alors que la «norme», la moyenne pour les groupes à l’étranger est d’environ une cinquantaine de concerts. On en est très loin.  Par ailleurs, pour revenir à l’importance des concerts, de la «confrontation » directe avec le public, je dois dire que nous-mêmes, lorsque nous nous produisons à l’étranger pour une quinzaine de dates d’affilées, on ressent dès les premières représentations une meilleure maîtrise, une habileté… C’est cela qui manque chez nous.

Comment y remédier, des solutions sont sûrement envisageables, d’autant que le public reste présent ?
Il y a certainement beaucoup des choses à faire. Avant tout, les artistes, les groupes Metal ne doivent pas compter sur les producteurs ou même le ministère de la Culture pour les inviter à des concerts, il faut s’organiser, se prendre en charge. Et c’est une chose normale. C’est le cas en Europe et partout dans le monde. Ici, nous n’avons pas d’associations, mais il y a des collectifs notamment Metal Algeria, il faut y croire. J’aimerais dire aux jeunes qui ont aujourd’hui 18 ans-20 ans allez-y ! N’ayez pas peur. Frappez à toutes les portes, adressez-vous à tous les organismes. A notre époque, les choses étaient également difficiles. Et en plus du terrorisme, nous n’avions pas de réseaux sociaux, nous prenions le bus comme tout le monde, nous ne perdions pas notre temps, on demandait, on essuyait des refus et parfois on nous disait oui.

Une dernière chose, paradoxale peut-être. On constate que les «Metalleux», artistes ou public, sont aujourd’hui confrontés à une hostilité de la société, peut-être même davantage que durant les années 1990, quel est votre avis ?  
Oui, une large partie de la société est devenue plus «conservatrice» et rejette ce qu’elle estime venir d’Europe, de France… de l’Occident, en général, alors que c’est une musique faite par des Algériens avec un public algérien. Mais il y a néanmoins de l’espoir, aujourd’hui, avec ce mouvement que nous voyons, il faut que la société sorte de ce modèle que l’on a voulu lui inculquer. Je m’explique. Dans tous les domaines, pas seulement la musique, on dit très souvent « ce n’est pas algérien », ou « cela ne fait pas algérien». Mais c’est quoi le sens que l’on donne à algérien ? Et si l’on veut parler de nos origines, nous somme africains et méditerranéens, la musique fait donc partie de notre histoire. En fait, on a voulu nous imposer un modèle venu d’Orient qui ne nous correspond pas. Et qu’on le veuille ou non, le rock, ou le jazz, existe depuis les années 1940. Le son Métal est présent dans la musique algérienne dès les années 70, 80, avant que ceux qui le critiquent ne viennent au monde.