C’est un vieux débat, passionné et passionnel : à quoi peut servir la langue française ? On croyait que le temps avait assagi les polémiques autour de cette problématique. Des officiels – en transition précaire – reprennent le flambeau et indiquent que le français ne mène nulle part. Et qu’il faut impérativement le remplacer par l’anglais. Pour l’heure, dans un vision plus large et circonstanciée, il nous semble utile
de revenir sur ce qui s’est dit et écrit sur la littérature algérienne de langue française depuis, au moins, les années cinquante…

La question de la langue et de la définition de la culture nationale, on le sait, fut au centre d’âpres controverses. Ce ne fut point une dispute d’académiciens, une investigation fondée sur les acquis de la connaissance linguistique mais une bataille foncièrement idéologique qui multiplia les malentendus, érigea des barrières et imposa l’incommunicabilité, et finalement fit litière à l’intolérance.

PREDICTION ET VITALITE
Il était bien vite clos ce temps de tolérance des premiers temps de l’indépendance et de respect mutuel où Mouloud Mammeri allait remettre au nom de l’union des écrivains algériens naissante au vénérable Mohamed Laïd Al Khalifa un Prix national.
Dans le Portrait du colonisé (Buchet Chastel), Albert Memmi annonçait en 1957 que l’essentiel de la littérature maghrébine serait en langue arabe tandis que celle de langue française serait vouée au dépérissement. Cette célèbre prédiction ne s’est pas accomplie en langue arabe avec la rapidité annoncée. Et la littérature maghrébine francophone d’aujourd’hui a connu une vitalité insoupçonnée. D’ailleurs, Albert Memmi a lui-même reconnu plus tard être allé trop vite en besogne. C’est le cas en particulier pour l’Algérie.
De façon générale, les critiques s’accordent à dater l’acte de naissance de la littérature algérienne d’expression française à partir de 1945, année hautement significative durant la colonisation. En ce sens, elle consacre à la fois une rupture une rupture radicale avec l’Ecole algérianiste. Elle a eu également à s’émanciper de ce qui fut connue comme l’Ecole d’Alger illustrée par des écrivains de valeur tels Roblès, Audisio, et, momentanément, Camus.
Pour sa part, l’École algérianiste se réclamait de Louis Bertrand, et selon les termes de son Manifeste de 1920, prétendait à une « autonomie esthétique » par rapport à la Métropole.
Elle a existé durant une quinzaine d’années, autour de Robert Rondeau, ayant pour credo la latinité. Jean-Claude Xuereb dans « L’École d’Alger, mythe ou réalité » (In « Actes des Rencontres « Audisio, Camus Roblès frères de soleil », Edisud, 2003) écrit « cette démarche, non dénuée d’arrière-pensées politiques, visait sans l’affirmer ouvertement à légitimer l’occupation française de l’Algérie ». Il s’agissait, faisant allègrement l’impasse sur un millénaire de culture arabo-musulmane, de rattacher cette présence française, dans une continuité historique, à l’Afrique romaine, puis chrétienne du Bas empire. Cette École même sur le plan littéraire n’a pas laissé de souvenirs impérissables…

LES AFFINITES ELECTIVES
Les écrivains de la génération suivante prendront leur distance d’autant plus que dans les années trente, «La référence à la romanité apparaîssait d’autant plus suspecte qu’elle semblait faire écho aux revendications fracassantes du fascisme italien » (J-C.Xuereb). Ils chercheront ailleurs leur inspiration. La constitution, cette fois, de l’Ecole d’Alger, s’appuiera sur Gabriel Audisio. Ses essais sur la Méditerranée ouvriront la voie à un ressourcement dans l’héritage grec et à un attachement plus affirmé à l’universalité. Jean El Mouhoub Amrouche et sa sœur Marguerite-Taos Amrouche, par exemple, s’y joindront, sans oublier Jules Roy et Jean Pélégri. Certains qui vécurent de près l’aventure algéroise, nous dit J.C.Xuereb, ne sont pas loin de la considérer comme un brillant et éphémère canular. Mais elle fut sans conteste le lieu d’amitiés et d’affinités communes de toutes origines autour de la revue « Forge » avec la participation de Mohamed Dib, Kateb Yacine, Malek Ouary, Ahmed Sefrioui.
La littérature algérienne sera le fait d’écrivains autochtones et, plus largement, de tous ceux qui s’identifient à l’idée de nation algérienne.
Dès l’abord, il s’est agi d’une littérature qui se voulait profondément imbriquée dans un combat historique. Son inspiration et ses modes d’expression procéderont de ce choix. L’écrivain est par conséquent le «porte-parole d’une nouvelle réalité en actes» (Frantz Fanon).
Pour des raisons d’ordre historique et civilisationnel, la poésie occupe dans cette littérature une place souveraine. Depuis les temps reculés dans le Maghreb, la poésie a occupé une place centrale dans la société. Que ce soit en pays berbérophone ou dans les régions où prédomine la langue arabe, les conteurs «Guwwalin» (diseurs) et les meddahs (aèdes) ont perpétué les antiques traditions et les hauts faits des tribus. Leurs œuvres allient la louange et la satire. En fait, ces poésies constituent un long chapelet de lamentations et d’exhortations au fur et à mesure de la progression de la colonisation à l’intérieur du pays et participent à susciter les foyers de rébellion et de sédition sporadiques durant tout le XIX° siècle et le début du XX°. Nostalgie de l’ancien ordre, lamentation sur les gloires passées, sur la liberté perdue face à l’intrusion par la violence d’un nouvel ordre qui impose ses innovations «impies», les larmes du poète se voudront une forme de résistance.
En Kabylie, Si Mohand ou Mohand voudrait avoir «des larmes de granit à cause de ce siècle sans pudeur». A partir des années vingt, cette résistance portée par les cultures populaires connaît une transformation plus achevée avec l’apparition du nationalisme moderne. Une nouvelle génération formée à l’école française, s’étant frottée aux valeurs de la Révolution française, fait entendre sa voix.

CONQUETE DU SAVOIR
Ce que l’on appellera «les jeunes Algériens», une élite formée de médecins, d’avocats et d’instituteurs de culture française fait siennes les revendications nationales de l’Émir Khaled, petit-fils de l’Émir Abdelkader favorisées par les idées wilsoniennes sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes qui font leur chemin au lendemain de la première guerre mondiale. Dès lors tout en «s’opposant à toute assimilation mécanique» (Mohamed Harbi) et après un long moment d’hésitation, de larges couches de la population ont saisi l’intérêt à se rapprocher d’une culture étrangère. «Notre peuple, écrit Bachir Hadj Ali, adopta par rapport à la langue française une attitude lucide, révolutionnaire et à la longue rentable» en l’utilisant comme «moyen d’investigation du passé, de conquête du savoir et de libération». Dans le domaine poétique, le premier texte dû à un autochtone, Abdelkader Hadj Hamou, apparaît en 1925 dans « Notre Afrique : anthologie des auteurs algériens ». Mais il faudra attendre 1934 pour voir la parution du premier recueil relevant d’une véritable poésie algérienne, Etoile secrète de Jean Amrouche, que l’on peut considérer comme le précurseur de la poésie algérienne de langue française.
Son ébauche d’un chant de guerre en témoigne clairement :

«A l’homme le plus pauvre
à celui qui va demi-nu sous le soleil dans le vent la pluie ou la neige
à celui qui depuis sa naissance n’a jamais eu le ventre plein
On ne peut cependant ôter ni son nom
ni la chanson de sa langue natale.
Aux Algériens on a tout pris
la patrie avec le nom
le langage avec les divines sentences
de sagesse qui règlent la marche de l’homme»

A de rares exceptions (Mohamed Dib, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri), la production littéraire algérienne d’expression française dans les années cinquante et au début des années soixante est essentiellement composée par la poésie. Une fois l’indépendance acquise, cette littérature de l’engagement semblait promise à l’effacement au profit de celle qui s’exprimerait en langue arabe posée comme langue nationale. J.E. Amrouche aura été le précurseur d’une poésie nationale qui se constituera pour l’essentiel dans les années cinquante, dans le sillage du combat pour l’indépendance. En 1950, Mohamed Dib affirmait :»Toutes les forces de création de nos écrivains et artistes, mises au service de leurs frères opprimés, feront de la culture et des œuvres qu’ils produiront autant d’armes de combat. Armes qui serviront à conquérir la liberté».
L’objectif est clair : il s’agit de mettre au service d’un combat politique la littérature. Il ne peut s’agir que d’un art engagé. Pour l’heure, une telle définition du rôle de la littérature est en adéquation avec l’air du temps et les exigences de la réalité algérienne. La nuance sur la vocation de la littérature n’est pas de mise pour le moment. Plus tard, cette définition par trop instrumentale montrera ses limites et Mohamed Dib sera parmi les premiers à déclarer qu’une telle conception n’était plus à l’ordre du jour au lendemain de l’indépendance.

POINT DE VUE ET POLEMIQUE
Au début des années cinquante, le roman algérien de langue française émergeait avec Le fils du pauvre de Mouloud Feraoun, La colline oubliée de Mouloud Mammeri et La grande maison de Mohamed Dib, un genre peu pratiqué jusqu’à là. L’émergence de cette nouvelle littérature s’accompagne parfois de controverses acerbes qui se focalisent autour de
La colline oubliée de Mouloud Mammeri dans les années 1952-53. L’historien Mohamed-Chérif Salhi définit ainsi «l’utilité» d’une œuvre algérienne : «Une œuvre signée d’un Algérien ne peut nous intéresser que d’un seul point de vue : quelle cause sert-elle ? Quelle est sa position dans la lutte qui oppose le mouvement national au colonialisme ?». Il ne peut s’agir donc que «d’une littérature avant tout révolutionnaire», selon Henri Kréa. Le procès d’intention intenté à Mouloud Mammeri détermine un cadre de création, en quelque sorte obligé s’il ne s’impose pas comme allant de soi à un auteur algérien. Une telle conception, poussée à outrance, pèsera lourd dans l’avenir dans la volonté d’asservir la création à des impératifs politiques. Mais, à cette période, il n’était point besoin d’incitation pour que la production littéraire témoigne et procède de son temps.