«Al marjouha» du jeune cinéaste libanais Cyril Aris est un portrait intimiste puissant par sa philosophie racontée sous une forme documentaire assez originale, ouverte à toutes les interrogations.

«Al marjouha» (la balançoire) du Libanais Cyril Aris est le seul documentaire en compétition officielle au 2e Festival du cinéma méditerranéen de Tunisie Manarat. C’est devenu une tradition dans certains festivals de ne pas séparer le cinéma du réel de la fiction dans la compétition. Seul sont pris en compte les critères de qualité et d’esthétique. Cyril Aris a eu l’idée de filmer ses deux grands parents Antoine et Viviane Aris, deux maronites libanais, pendant deux saisons, hiver et été, dans leur appartement à Beyrouth.

Il a partagé les moments de joie et de douleurs dans un cadre clos. Il a capté des petites confessions et enregistré des étincelles de poésie. Antoine, 90 ans, garde intacte sa mémoire, se rappelle de ses années en Italie, sa rencontre avec Viviane, «la plus belle fille de Beyrouth», et ses enfants. Il interprète d’anciennes chansons italiennes avec une joie authentique. «Tu es aussi brillante qu’un soleil blanc», chante-t-il. Antoine aime sa fille aînée Marie-Thérèse. «Elle s’occupe de moi depuis que je suis malade, ne m’a jamais abandonnée, vient me visiter chaque jour», dit-il. Personne dans la famille n’ose lui dire que Marie Thérèse est morte. «Elle est en Argentine», lui disent ses enfants. Ils savent qu’il ne va supporter sa disparition, lui qui, malgré son handicap moteur, résiste encore mais dont le cœur est fragile. Viviane, qui pleure en cachette, souffre en silence, ne peut pas partager sa douleur avec son mari. Elle sombre dans la tristesse mais ne doit pas le montrer de peur d’éveiller les soupçons d’Antoine. La caméra évite de montrer le visage en pleurs de la vieille femme, sans doute par pudeur.



Un petit poème sur l’amour
«Antoine, raconte-moi une histoire», lance Viviane qui s’ennuie assise au balcon où une balançoire rose reste seule dans un coin dans un abandon douloureux. «N’as-tu pas vu mes histoires ? Mon lit et la chaise», répond calmement Antoine. «Les jours passent et vont nous prendre avec eux», lance-t-il rappelant sa foi en Dieu qu’il remercie sans cesse. «Nous sommes des acteurs et des spectateurs dans cette vie», ajoute-t-il. De la fenêtre, la caméra montre un Beyrouth qui change de visage avec les gratte-ciels qui poussent et qui, à terme, feront de la perle du Moyen-Orient une ville quelconque, impersonnelle. Film à petit budget et techniquement limité, «Al marjouha» tire sa force de son contenu élaboré sous la forme d’un double portait intimiste et de sa philosophie. Il offre une réflexion sur les idées de la vie et de la mort. De cette attente, parfois longue et ennuyeuse, de la fin de la vie. Le documentaire, qui évite de justesse d’évoquer «les naufrages» de la vieillesse, ressemble aussi à un petit poème sur l’amour qui résiste à l’épreuve du temps et dont la puissance vient de la sincérité des sentiments. Dans l’appartement d’Antoine et de Viviane, on a cette impression que rien ne se passe et que les jours se suivent et se ressemblent. Cyril Aris, qui a fait en sorte que le quotidien du vieux couple ne soit pas vide, semble s’inspirer de l’excellent «Amour» de l’autrichien Michael Haneke. Dans ce film, Palm d’Or à Cannes en 2012 et Oscar du meilleur film étranger en 2013, un homme s’occupe chaque jour de son épouse malade jusqu’au bout de la patience. «Al marjouha» a été projeté en avant-première mondiale au Festival de Karlovy Vary en République tchèque avant d’être primé au Festival d’El Gouna en Egypte avec l’étoile de bronze, au Festival Medfilm de Rome avec le prix du jury et au festival du documentaire de Budapest en Hongrie. Cyril Aris a été révélé en 2017 dans un court métrage «La visite du président», primé au Festival de Dubaï après une première mondiale au Festival de Toronto. Il a été sélectionné depuis dans une soixantaine de festivals à travers le monde. Cyril Aris, qui a étudié le cinéma à la Colombia University à New York, a réalisé aussi le feuilleton télévisé «Beirut,
i love you» (2011) et la web série «Fasteen» (2012). Cyril Aris est membre votant (section courts métrages) de l’Academy of Motion Picture Arts et science, l’organisation professionnelle américain qui organise les fameuses cérémonies des Oscars. Il travaille actuellement sur son nouveau long métrage, «It’s a sad and beautiful world» (C’est un monde triste et beau).