« Remplacer la langue française par la langue anglaise a des raisons idéologiques. En Algérie, la question de la langue est très sensible. Cette revendication a probablement pour but de dévier le mouvement de protestation estudiantin. Si on opte pour la substitution de la langue française par la langue anglaise, on ne change pas la situation», ce sont les points les plus importants que le Pr Abdelatif Kerzabi a partagé dans cet entretien.

Reporters : La proposition de remplacer la langue française par l’anglaise dans les établissements universitaires, l’administration et autres fait polémique. Il semble cependant que la majorité des jeunes sont pour ce changement. En premier lieu, quelles sont les raisons de cette proposition ? et quid de la faisabilité ou pas de ce projet qui est à la fois linguistique et idéologique ?
Abdelatif Kerzabi : En Algérie, le problème de la langue d’enseignement a toujours soulevé des polémiques. Il relève des passions que soulève la question de l’identité, à savoir qui sommes-nous ? Il faut savoir que la majorité dont vous parlez et qui est pour l’abandon de la langue française au profit de la langue anglaise est le produit de l’école algérienne qui, pour des raisons idéologiques, a appris à notre jeunesse que le français est la langue du colonisateur et que l’arabe est la langue de l’islam. De ce fait, il est tout à fait normal que notre jeunesse éprouve de l’animosité vis-à-vis de la langue française.

L’irruption d’une telle question en ce moment précis de notre histoire (événements politiques) ne pose-t-elle pas plus largement la question de notre rapport au passé, la question de notre identité ?
Comme vous le dites, pourquoi poser la question de la langue d’enseignement aujourd’hui ? Pourquoi en plein Hirak ? Et pourquoi introduire cette polémique au moment où les étudiants sortent chaque mardi pour revendiquer ce que les autres couches de la société demandent chaque vendredi ? Nous savons tous que la question de la langue est sensible en Algérie. On se rappelle que l’arabisation dans les universités a produit beaucoup de violences dans les années 1980. Est-ce une manœuvre pour diviser le mouvement des étudiants ? D’autre part, ce gouvernement est là pour gérer les affaires courantes et dans ce cas, a-t-il le droit de soulever une question aussi stratégique que la langue d’enseignement ?

La langue est souvent considérée comme un cadre de pensée, de réflexion, qu’en pensez-vous ?
L’homme est une espèce sociale qui ne peut pas vivre sans contact avec les autres. Il a besoin de s’exprimer et de communiquer. La langue lui donne la possibilité de communiquer et de rentrer en contact avec les autres. Chacun de nous possède au moins une langue. Mais, on oublie qu’une des fonctions d’une langue est de fournir aux individus une représentation symbolique du réel physique, psychologique, social et communautaire et de s’en servir pour développer sa perception du réel. Elle fournit également la possibilité d’utiliser cette représentation, de la transposer dans l’abstrait, de la modifier, etc. Cette fonction personnelle donne souvent naissance à la créativité dans plusieurs de ses dimensions. Sur un autre plan, la langue a une fonction culturelle. Parler une même langue, c’est aussi partager les mêmes codes référentiels. Dans ce cas, chaque langue est adaptée aux réalités et aux besoins de l’environnement immédiat de la communauté.

Le monde arabe souffre d’une lente érosion linguistique, certes. Au lieu de développer la langue arabe pour qu’elle soit à la hauteur des enjeux de notre époque, certains plaident pour qu’on introduise l’anglais comme deuxième langue. Jusqu’à quand ces pays, y compris l’Algérie, dépendront des langues d’autres puissances ? En d’autres termes pourquoi la langue arabe n’a pas évolué ?
Le monde arabe souffre de son incapacité à se hisser au rang des puissances mondiales et cela en dépit des ressources dont il dispose. La puissance de la langue reflète la puissance économique et scientifique du pays. De ce fait, ce n’est pas le changement de langue qui produit le progrès, c’est le progrès qui donne de la puissance à la langue. Lorsque le monde musulman dominait le monde, la langue arabe était utilisée comme langue des sciences dans l’ensemble des pays de la Méditerranée. Lorsque l’environnement et les besoins changent, la langue n’a d’autre choix que de s’adapter. La chute de l’empire arabe a emporté avec elle la langue arabe.
Le ministère de l’Enseignement supérieur vient de lancer un sondage d’opinion relatif au «renforcement de l’utilisation de l’anglais dans les domaines de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique ».

Dans le cas où ce changement aurait lieu, quelles seront les conséquences sur l’avenir de l’éducation et l’enseignement supérieur des futures générations ?
Je crois qu’il faut être réaliste. Aujourd’hui, nous avons des diplômés qui sortent de l’université et qui ne maîtrisent ni l’arabe ni le français. En face, nous avons un environnement (la majorité des administrations et entreprises) qui utilise la langue française comme langue de travail. Il en découle la contradiction suivante : des diplômés qui peuvent avoir des compétences, mais qui n’ont pas les moyens de les communiquer. Si on opte pour la substitution de la langue française par la langue anglaise, on ne change pas la situation. Aussi, il y a des filières scientifiques dont on ne peut changer la langue d’enseignement. Comment et qui va enseigner les sciences médicales en anglais ?

La langue anglaise est une langue universelle, qui est, sans doute, la plus usité en matière de recherche scientifique et d’échanges. Cela dit, pensez-vous que l’université algérienne et le monde professionnel se porteront mieux en remplaçant le français par l’anglais ?
Effectivement, on ne peut pas nier la puissance de la langue anglaise. Nul ne peut nier sa dominance en tant que langue de production scientifique mondiale. Aujourd’hui, dans nos universités, et à partir d’un certain niveau de la recherche scientifique, les enseignants sont obligés de travailler en langue anglaise. Ce passage d’une langue à une autre se fait de manière automatique et c’est le besoin qui l’impose. Mais, il faut l’introduire progressivement en y mettant les moyens d’autant que les Algériens de par leurs richesses culturelles sont très ouverts sur les langues.