Dans cet entretien, l’universitaire Farid Cherbal, professeur des universités en génétique moléculaire et du cancer à l’USTHB (Alger), décortique le mouvement estudiantin qui accompagne depuis le 26 février – date de la première marche des universitaires – le mouvement populaire pour le changement, estimant que par sa détermination et sa durée, le mouvement des étudiants est en train de devenir un sujet historique comme le mouvement populaire du 22 février 2019. Pour lui, l’apport du mouvement estudiantin au mouvement populaire a été considérable en jouant un rôle d’éclaireur et de décrypteur des enjeux politiques semaine après semaine. Il estime que le mouvement estudiantin actuel a réussi à dépasser tous les clivages et les fractures que le pouvoir a semés depuis 57 ans pour diviser la société algérienne, en construisant graduellement une unité d’action remarquable.

Reporters : Les étudiants maintiennent leur mouvement en dépit des tentatives de les éloigner du mouvement populaire. Quelle lecture faites-vous de cette capacité de mobilisation estudiantine qui s’inscrit dans la durée ?
Farid Cherbal : Pour comprendre cette mobilisation historique extraordinaire et cette détermination qui irrigue le mouvement étudiant autonome et démocratique depuis le 26 février 2019 (date de la première marche nationale des étudiants), il faut rappeler l’état des lieux de l’université algérienne en termes d’infrastructures et d’effectifs. En 2019, le réseau universitaire de notre pays compte cent six établissements d’enseignement supérieur répartis sur quarante-huit wilayas, couvrant tout le territoire national. Ce réseau est constitué de 50 universités, 13 centres universitaires, 20 écoles nationales supérieures, 10 écoles supérieures, 11 écoles normales supérieures et 2 annexes. Dans ce réseau universitaire, on trouve 1,7 million d’étudiants encadrés par 61 000 enseignants. En fait, l’enseignement supérieur en Algérie est devenu un élément structurant de la société algérienne, comme l’est le système éducatif qui compte 9 millions d’élèves. Bien sûr, comme tout mouvement social, ce mouvement étudiant apparu le 26 février 2019, ne vient pas du néant, mais il possède une profondeur historique et sociale ancrée dans l’histoire de notre pays. Tout d’abord, ce mouvement étudiant unitaire qui possède une amplitude politique et sociale jamais égalée dans l’histoire de l’université algérienne, a permis le retour de l’université algérienne sur la scène politique nationale. Par sa détermination et sa durée, il est en train de devenir un sujet historique comme le mouvement populaire du 22 février 2019, dans la transformation politique, sociale et économique que notre pays est en train de vivre. Les capteurs politiques et sociaux historiques qui sont à l’origine de ce mouvement étudiant de 2019 sont à mon avis à chercher dans l’histoire récente des luttes des universitaires depuis 1980. Je rappelle que durant le printemps berbère de 1980, qui est un moment fondateur de l’histoire de l’Algérie, l’université a joué un rôle clé dans ce mouvement politique populaire, social et culturel qui va sonner la fin de la légitimité historique et mettre la question démocratique au cœur la société algérienne. Le printemps berbère de 1980, c’est le retour des masses populaires sur la scène politique algérienne selon la formule du journaliste et militant Hocine Bellaloufi. La grève nationale du mouvement étudiant autonome algérien regroupé au sein la Coordination nationale autonome des étudiants (CNAE) en février-Mai 2011 pour une université publique et performante, pour la démocratisation de la gestion de l’université et pour les libertés démocratiques (liberté d’expression, de réunion et droit de manifestation…) a joué aussi un rôle important dans la genèse du mouvement étudiant du 26 février 2019. Il faut signaler aussi un autre capteur social à l’origine de ce mouvement étudiant, c’est la CNDC (Coordination nationale des chômeurs) qui est née dans la ville de Ouargla et les animateurs de ce mouvement social sont pour la plupart des diplômés universitaires. Je terminerai par signaler le rôle fondamental joué aussi par les réseaux sociaux qui ont permis de connecter les étudiants pour s’organiser, débattre et maintenir la mobilisation.

Quel est l’apport du mouvement estudiantin pour le mouvement populaire ?
C’est un apport considérable à mon avis, puisque dès le 26 févier 2019, un grand nombre d’universités et d’écoles supérieures vont déclencher une grève politique pour défendre les revendications légitimes du mouvement populaire du 22 février. Cette action va sédimenter dans la société et a permis au mouvement étudiant de devenir un acteur essentiel dans la lutte pour le changement politique dans notre pays. Le mouvement étudiant a aidé à l’auto-organisation du mouvement populaire et joue, à mon avis, un rôle d’éclaireur et de décrypteur des enjeux politiques semaine après semaine. En fait, on peut dire que la marche du mardi des étudiants annonce le tempo de celle du vendredi.
On parlait pourtant auparavant d’un mouvement estudiantin à bout de souffle…
Oui, effectivement, le discours démobilisateur du pouvoir et des forces néolibérales qui étaient au cours du régime de Bouteflika nous avaient annoncé à maintes fois la fin des luttes politiques et syndicales au sein de l’université algérienne. Ils ont oublié un peu trop vite, à mon avis, l’histoire des luttes du mouvement étudiant algérien depuis l’UGEM, l’UNEA historique (1963-18 Janvier 1971) et le mouvement étudiant autonome et démocratique (1980 à ce jour) pour une Algérie libre, démocratique et sociale.

A quel niveau peut-on parler de rupture et de continuité dans l’histoire du mouvement estudiantin ?
Nous avons une continuité historique dans les luttes du mouvement étudiant depuis la grève de l’UGEMA le 19 mai 1956, qui a vu les lycéens et les étudiants rejoindre les rangs de la glorieuse ALN et le FLN historique pour libérer notre pays du joug du colonialisme français barbare et sanguinaire. Il y a une continuité dans les luttes du mouvement étudiant pour une université publique et démocratique. Par contre, aujourd’hui, on peut parler d’une rupture qui caractérise le mouvement étudiant du 26 févier 2019, en ce sens où il a réussi à dépasser tous les clivages et les fractures que le pouvoir a semés depuis 57 ans pour diviser la société algérienne, en construisant graduellement une unité d’action remarquable.

Dans les revendications exprimées pour une université meilleure et une société démocratique, nous avons vu des discours contradictoires. Pourquoi ?
Il faut rappeler que deux discours s’affrontent dans l’Algérie d’aujourd’hui : le discours d’un projet politique économique et souverain et celui du néolibéralisme sauvage. Certes une société démocratique est défendue par les deux discours, mais en ce qui concerne l’université, je pense que la question d’une université performante qui doit être publique, gratuite et démocratique a été tranchée par notre histoire dans la déclaration du 1er Novembre 1954 qui parle d’une Algérie démocratique et sociale. La marchandisation de l’enseignement supérieur qui est défendue par le courant néolibéral en Algérie a été un échec dans une majorité de pays et n’a pas permis de mettre l’université au service du bien-être de la société.

Nous avons aussi l’impression d’un fossé qui sépare les étudiants et le corps professoral. Juste ou faux ?
Non je ne crois pas qu’il y ait un fossé qui sépare les étudiants et leurs enseignants. L’accélération de l’histoire depuis le 22 février 2019 a vu au contraire dans les grandes universités du pays des actions unitaires des étudiants et des enseignants pour défendre les revendications légitimes du mouvement populaire pour l’avènement d’une Algérie libre, heureuse, démocratique et sociale.

Comment va évoluer ce mouvement estudiantin une fois le mouvement populaire estompé ?
On ne peut prédire l’évolution de ce mouvement étudiant qui continue à mobiliser et à lutter pour faire aboutir les revendications légitimes du mouvement populaire. Il faut aussi dire que les répliques du mouvement populaire du 22 février 2019 vont durer des décennies, car c’est un moment fondateur dans l’histoire de l’Algérie moderne. Il faut espérer que le mouvement étudiant du 26 février 2019 pourra jeter, dans le futur proche, les bases pérennes pour la construction d’un syndicat national autonome et démocratique des étudiants. Un syndicat moderne qui articulera l’universel et le métier d’étudiant, le local et le mondial, les revendications corporatistes, sociétales et politiques, l’image sociale et le métier.