Reporters : L’Algérie et la Serbie sont liées par une forte relation amicale, mais qu’en est-il du volet économique ?
Zoran Djordjevic :
Il faut reconnaître qu’il y a un vide dans les relations entre les deux pays. Nous avons en quelque sorte négligé, pendant une certaine période, de cultiver les relations bilatérales, mais cela vaut également pour les autres pays africains. Par conséquent, cela se reflète sur la situation économique que nous essayons maintenant d’améliorer sur tous les plans.


La Serbie est un petit pays et il s’avère parfois que nous ne sommes pas compétitifs sur les grands marchés, nous avons même le sentiment d’être un peu mis à l’écart dans le jeu économique. Mais il est bien évident que nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. Dans tous les cas, nous savons que l’Algérie est un énorme marché et que la Serbie peut servir de lien et de pont, car d’un côté, la Serbie est candidate à l’Union Européenne, et d’un autre côté, nous avons d’excellentes relations avec la Russie ainsi que tout l’espace euro-asiatique. Nous avons aussi d’excellentes relations avec la Chine. D’un côté, la Serbie peut servir de lien à l’Algérie pour qu’elle se développe davantage et accède à ces marchés, d’un autre côté, elle peut voir en l’Algérie une ouverture vers l’Afrique et ses marchés pour des échanges mutuellement bénéfiques.

Le marché touristique serbe connait un succès auprès des touristes venus des pays asiatiques, qu’en est-il des Algériens ? Nous avons constaté que ces derniers ont beaucoup de difficultés à obtenir le visa, pourquoi ?
En ce qui concerne les visas, cela relève de la compétence du ministère de l’Intérieur. Pour la Serbie, il s’agit de s’aligner sur le régime des visas de l’Union Européenne. J’ignore comment les ressortissants algériens obtiennent leurs visas, mais nous ferons le nécessaire pour alléger les procédures dans le respect de nos engagements européens. Notre intention est de s’ouvrir au monde et nous sommes très intéressés par le fait que des investisseurs algériens soient présents sur notre marché en devenant propriétaire à 100% ou en optant par un partenariat avec le public ou le privé.

Concernant le nombre de ressortissants algériens en Serbie, combien sont-ils et que font-t-ils ?
Je n’ai pas de données exactes sur le nombre des ressortissants algériens résidant et travaillant en Serbie, mais je sais que le nombre est très faible, notre intention est de ne pas fermer nos portes et aux Algériens qui veulent travailler et investir en Serbie.

Quel jugement portez-vous sur les efforts actuels de la Serbie pour se rapprocher de l’Union européenne ?
Nous sommes en négociations pour devenir un pays membre de l’UE. Ces négociations ont commencé en 2014 et sont toujours en cours. L’objectif, pour nous, est de rejoindre l’espace politique et économique européen avec le souci de préserver nos intérêts et notre souveraineté. Notre pays ne pratique pas la politique de l’alignement et il veille à son indépendance et à la liberté dans ses prises de position, en fonction de ses intérêts. Comme vous le savez, probablement, nous n’avons pas suivi la politique économique hostile à la Russie lorsque toute l’Europe a décidé de tourner le dos à Moscou. Nous avons une coopération et une relation économique très étroite avec la Chine, nous comptons également sur nos amis africains et sur l’Algérie pour renforcer nos liens politiques, économiques et commerciaux. Nous avons également une très forte relation avec l’Iran comme nous avons des relations correctes avec Israël, que cela plaise ou non. La Serbie défend le multilatéralisme, elle croit au travail effectué par les Nations unies et veille à appliquer ses résolutions.

La majorité des pays membres de l’Union Européenne reconnaissent le Kosovo qui négocie son adhésion à l’UE. Quelle conséquence cette situation a-t-elle sur vos relations avec Bruxelles ?
Comme vous le savez, la Serbie a des problèmes avec sa province septentrionale, le Kosovo, que certains pays ont reconnu comme étant un Etat indépendant. Pour nous, c’est inacceptable. La politique du président Aleksandar Vucic, qui s’est toujours mobilisé en faveur du dialogue et d’un règlement pacifique de ce litige, donne ses fruits alors que certains ne semblent pas être intéressés par cette voie de règlement et imposent, par exemple, des taxes, sèment la terreur parmi la population serbe. Toutefois, il est important de souligner que nous sommes toujours en faveur des règlements pacifiques et du dialogue, il n’y a pas de problème qui ne peut être réglé. J’applique toujours cette loi, que j’ai appris à l’école : la puissance de l’action est égale à la puissance de la réaction. La Serbie a eu pendant une certaine période une politique erronée, notamment en ce qui concerne ses liens avec les pays d’Afrique. Cela a eu pour conséquence la reconnaissance du Kosovo par nombre de pays du continent. Aujourd’hui, tous les efforts déployés sont de reprendre nos relations avec nos amis africains et de mener une action politique et diplomatique qui nous permet de leur expliquer la réalité du terrain. Suite à cela, beaucoup de pays, pas seulement en Afrique d’ailleurs, sont revenus sur leurs actes de reconnaissance de l’indépendance de la province.

Quels sont les centres d’intérêt de la Serbie en Algérie et y a-t-il des projets en cours dans le domaine militaire ?
S’agissant de la coopération entre l’Algérie et la Serbie, il y a des opportunités dans tous les domaines. En ce qui concerne le volet militaire, il est très important même si la coopération dans ce domaine est moins dense qu’auparavant. L’enjeu, aujourd’hui, est de revenir au niveau d’il y a quelques décennies et d’occuper les espaces de promotion des échanges de défense et de sécurité. Je crois qu’un des meilleurs moyens de renforcer ces échanges est de réfléchir à deux sur une politique de formation des cadres de l’armée algérienne. Moi-même, quand j’étais ministre de la Défense, j’ai fait en sorte que le gouvernement serbe accepte qu’un certain nombre d’étudiants militaires étrangers soient formés gratuitement au nom des bonnes relations entre mon pays et ses partenaires.

Un message pour conclure cet entretien ?
Je voudrais aussi insister sur le fait que nos deux pays partagent une forte relation basée sur l’histoire et sur un fonds commun de lutte pour l’émancipation des peuples. Notre vœu est de relancer cette relation sur des bases nouvelles marquées par un partenariat à tous les niveaux et par des échanges profitables à nos deux économies. Il existe cette période de 2000 à 2012 que nous essayons d’oublier en accordant un plus grand intérêt à nos amis et partenaires algériens et africains. Avec l’Algérie, c’est même spécial, si spécial que nous avons eu l’honneur et le privilège d’avoir une personnalité comme Stevan Labudovic, caméraman des maquis de la Révolution algérienne et témoins de vos luttes pendant la Guerre d’indépendance. C’était pour moi un honneur d’avoir eu la chance de rencontrer ce grand homme.