Dès qu’on entame la lecture de « Né d’aucune femme », le roman de Franck Bouyssene ne nous lâche plus, tant l’histoire narrée est aussi incroyable qu’édifiante.

Par Dominique Lorraine
Tout commence par un fait banal, le Père Gabriel est sollicité pour bénir le corps d’une femme dans un ancien couvent chartreux transformé en asile. C’est alors qu’une infirmière lui confiera, très discrètement, qu’elle a dissimulé les «cahiers de Rose» sous la robe de la défunte. Il faut absolument les faire sortir de l’asile sans que quiconque puisse les voir.
Intrigué, le Père Gabriel s’exécute, mais après un temps d’hésitation, il se met à parcourir ces fameux cahiers… Il découvre, et le lecteur avec lui, la vie de Rose, une adolescente de 14 ans, vendue au maître des forges par son père, un paysan dans la misère, qui doit élever ses trois autres filles. Rose va subir bien des avanies, violentée et violée par Edmond, son maître, et maltraitée par la mère, une femme acariâtre et sans une once de douceur. Rose apprendra bientôt le sort qu’on lui réserve : donner un héritier à la lignée du maître qui risque de s’éteindre. Parfois, les évènements sont tellement insoutenables qu’on pose le livre quelques instants pour souffler un peu. Il y a beaucoup de rebondissements et de fausses pistes dans ce roman raconté à plusieurs voix : Rose, à travers son journal, Gabriel, le prêtre qui veut savoir ce qu’il est advenu de Rose, Edmond le palefrenier, qui s’est pris d’affection pour Rose, Onénisme son père, qui, pris de remords, part à la recherche de sa fille, Elle, la mère, dévastée, sans nouvelle de sa fille et de son mari et, enfin, l’enfant, celui « né d’aucune femme ». Le journal de Rose est bouleversant. Il y est décrit, ses peines, ses douleurs, les vices de ses maîtres, l’inhumanité du médecin, l’internement, mais aussi son amour de la nature et également ce (fugace) moment heureux, lorsque Edmond l’a fera monter sur le dos de la jument, Artemis : « Maintenant que mes pieds ne touchaient plus le sol, je me sentais libérée de quelque chose de pesant et je voyais le monde différent de ce qu’il était par terre, comme si j’avais trouvé le moyen d’échapper à celui-là pour faire partie d’un autre. Je ne pensais pas un seul instant au moment où il me faudrait descendre ». Franck Bouysse décrit parfaitement le destin des pauvres gens à une époque où les riches étaient tout puissants, où l’injustice semblait être la norme s’accommodant donc de la misère des paysans, de l’intransigeance d’une certaine Eglise et des internements dans des asiles de ceux qui n’étaient pas la norme.
« Le cœur dans le meilleur des cas, il parade les jours de fête, le temps du premier baiser ; mais après, la disette s’étend, épouse, s’incruste sur les flancs malingres du destin, et il n’y a plus que le sang qui parle et se déverse. Un sang noir. » se désole Onénisme.
«Sûrement que personne me lira jamais », avait annoté Rose, personnage lumineux d’une force incroyable qui ne se laissera jamais abattre. Ces cahiers seront pourtant sa délivrance. Et donneront lieu à ce superbe récit dont la cruauté n’a d’égale que sa poésie et qui illustre si bien cette phrase du roman « Les mots, une invention des hommes pour mesurer le monde. ».

  • « Né d’aucune femme » de Franck Bouysse [éd. La Manufacture de livres – 2019 ] / Prix des libraires – France -2019)