« Raconte-moi un tapis » est le thème de la table ronde organisée mardi 25 juin par l’Institut français de Tlemcen. La rencontre, modérée par l’auteur de ces lignes, a été animée par Mme Fatima Zohra Meziane-Bouayed, dite Zaza, femme d’un ancien fabricant de tapis, en l’occurrence le regretté Mohamed Meziane, et Réda Benmansour, spécialiste de l’artisanat traditionnel, ancien directeur de l’entreprise artisanale Etico. Le décor est déjà planté : deux merveilleux tapis, version « Meziane » accrochés de part et d’autre de la scène et une production de coloriage de motifs de tapis, proposée par l’atelier d’écriture de l’IFT animé par Wissam Mahmoudi. En guise de bain sonore, un extrait d’un hawzi d’Ibn Msaïb « Qobba m’farcha bi zrabi wa m’tarah… », interprété par Meriem Fekkaï et des poèmes hawfi dédiés aux travailleuses de la laine, déclamés par Rabéa Bouchaour. Mme Meziane fera une rétrospective du tapis de Tlemcen. Depuis la plus haute antiquité, Tlemcen et sa région constituaient un centre de fabrication de tapis puisque Yahia Ibn Khaldoun (XVe Siècle) et Hassan al-Wazzan (XVIe siècle) rapportent que le commerce et l’industrie du tapis formaient, à cette époque, une branche importante de l’activité des habitants. La renommée des artisans de Tlemcen s’étendait dans tout le Maghreb. En 1900, une école de tapis indigène fut créée à Tlemcen, à l’initiative des demoiselles Saëton (Ana et Marie), patronnée par l’Alliance française et subventionnée par le Gouvernement général. Cette école professionnelle, appelée par les Tlemcéniens Dar Moselanat (déformation de Mademoiselle Ana) était abritée par la maison des Benzerdjeb située à Bab el Hdid (portes des Carrières), au lieudit Tahtaha. Dans les années cinquante, une cinquantaine de fillettes indigènes, sous la direction de maîtresses françaises, apprenaient à la fois à parler le français et à fabriquer des tapis traditionnels en laine teinte. On y formait des élèves travaillant à domicile et qui, à leur tour, fondèrent de petits ateliers. Une main-d’œuvre instruite capable de reproduire les dessins les plus fouillés. Le tapis ras de Tlemcen était confectionné avec la participation de toute la famille pendant une durée de plus de trois mois. Aujourd’hui, ce modèle de tapis est un spécimen rare. D’après les vieux artisans, ce tapis ressemble à celui de Ghardaïa mais avec des couleurs non criardes. Par rapport à la matière première, la laine provenait des Hauts-Plateaux ; elle subissait un traitement par différents groupes de femmes qui assuraient son lavage dans les sources avoisinantes, comme Saf Saf, Mdig, Ksir Chaâra… Le lavage et le séchage de la laine brute sont suivis d’un traitement contre les mites. Une fois traitée, cette laine est confiée aux femmes pour le cardage et le filage (dont ma regrettée mère «Ma Tabet» Allah yarahma, ndlr). Destination Souk el Ghzel ou El Mawqaf, chez Si Tabet Helal… en vertu de l’adage  Qallet chi terechi ». Ces femmes étaient des veuves, des divorcées, des orphelines, des chargées de famille… C’est pendant ces opérations, qui duraient parfois des nuits entières, que les travailleuses chantaient au gré du mouvement de leurs cardes et maghzels, d’où la célèbre expression locale «Lahdit ouel maghzel ». Il faut souligner que Mohamed Meziane (1921-1999) fut le premier exportateur de tapis sur le marché européen, notamment vers l’Allemagne de 1963 à 1980 jusqu’au monopole du commerce extérieur. Il fut le fondateur de la Société Manufacture de tissage oranais de la rue Benziane « Djamaâ Chorfa », où la fabrication du tapis s’arrêta vers 1980. Pour sa part, Réda Benmansour, bien au fait du secteur, posera la problématique du déclin du tapis à Tlemcen. Tout d’abord, il opèrera un flash back historique par rapport à la « mra’mma ». Les métiers à basse lisse sont arrivés à Tlemcen par le biais des Andalous au XVIe siècle. Ils furent installés d’abord à El Ourit, ensuite à Aïn Fezza et, plus tard, à Tlemcen. Le nombre de métiers à tisser à Tlemcen est passé de plus de 4 000 au XVe siècle à moins de 500 en 1849. En 1910, une source d’imposition des services des impôts reconnaît l’existence formelle de 106 métiers et d’une quantité similaire non déclarés pour un emploi moyen de 400 tisserands sur une population de 25 000 personnes. En 2016, le tissage traditionnel à Tlemcen est représenté par environ 250 métiers à tisser à basse lisse appelés localement « mara’mma », en majorité dédiés au mensoudj, selon ce spécialiste. Par rapport à l’estampillage, il fut institué par arrêté du 25 mars 1947 sous l’égide de l’Ofalac ; le centre d’estampillage de Tlemcen situé dans une bâtisse datant de 1949 au quartier Bel Air sera rouvert en 2007. L’estampillage du tapis traditionnel consiste en la vérification de l’application des normes de fabrication du tapis traditionnel, et cela se concrétise par le fait d’apposer l’estampille (carte avec une couleur spécifique plombée sur le coin du tapis destiné, en l’occurrence à l’exportation). Au titre de l’année 2018, il a été procédé à l’estampillage de 42 tapis sur 98, soit 108,35 m2, selon la Chambre de l’artisanat et des métiers (CAM) de Tlemcen. A noter que cette opération est « dépassée », selon Réda Benmansour, qui indique qu’aujourd’hui, les standards européens ont changé, exigeant à ce titre trois critères, à savoir le tapis ne doit pas être le produit d’une main-d’œuvre enfantine, le non-usage de teinture chimique, le lavage du tapis avant sa commercialisation. Quant aux facteurs qui ont concouru à la régression du tapis, figurent en tête l’intrusion de la moquette, l’absence de matière première (laine), le manque de main-d’œuvre, la disparition des centres de formation, la politique de l’Etat en la matière, entre autres… Pour traduire la bonne santé du secteur économique, on utilise aujourd’hui l’expression « quand le bâtiment va, tout va », dans le passé, on disait à Tlemcen « quand le tapis va, tout va ». Rappelons que le doyen des tisserands Hadj Hadji Ali nous a quittés le 19 mars 2018, à l’âge de 98 ans, après avoir exercé le métier de « derraz » pendant 86 ans. Mohammed Dib a dédié à cette corporation son roman « le Métier à tisser » (1950).