Une série de films documentaires réalisés par des femmes cinéastes jeunes et débutantes dans le cadre d’un atelier de création organisé pendant plusieurs mois à Timimoune et dans la capitale sera projetée cet après-midi à la salle de la cinémathèque d’Alger. Ce travail individuel accompli dans une dynamique collective sera montré pour la première fois au public et sera l’occasion de débats sur la création cinématographique, le rapport au réel et sur la condition féminine dans notre pays. A l’origine du projet et de sa création, la cinéaste, poétesse et formatrice Habiba Djahnine qui a bien voulu nous en parler et qui, chemin faisant, a répondu aux questions qui ont jailli lors de l’échange fort passionnant qu’on a eu avec elle. Entretien.

Entretien réalisé par Nordine Azzouz et Sihem Bounabi

Reporters : Plusieurs films documentaires vont être projetés aujourd’hui après-midi à la cinémathèque algérienne, rue Larbi Ben M’hidi à Alger. Il s’agit de réalisations de femmes sur des sujets de femmes et que vous avez encadrées pendant plusieurs mois dans le cadre d’un atelier de création qui s’est déroulé à Timimoune grâce au concours des collectifs Cinéma et Mémoire et Kaïna Cinéma, n’est-ce pas ?


Habiba Djahnine : Oui, ce sont six documentaires réalisés par des femmes dans le cadre de l’atelier de création du film documentaire de Timimoune que je dirige. Ces réalisations seront montrées aujourd’hui, jeudi de 13 à 18 heures, en avant-première à la cinémathèque d’Alger, en présence de leurs auteures pour des séances qui serviront également au débat sur leurs travaux respectifs et, plus généralement, sur le cinéma en tant que pratique et en tant que regard sur le réel dans notre pays. Le seul film à avoir été vu avant, c’est « Nnuba » de Sonia At Qasi-Kessi qui a déjà été sélectionné à Agadir, au Maroc, au dernier festival du film documentaire Fida Doc.

Parmi ces films que le public va voir, il y a une curiosité, un documentaire sonore au nom tout autant particulier : « Mon peuple, les femmes ». Pour des raisons techniques, cette création signée a été mise en ligne avant l’évènement d’aujourd’hui…
En effet, dans la promotion de cette année, il y a une réalisatrice stagiaire, Sara, qui n’a pas réussi à faire son film. Je lui ai alors proposé de le faire en documentaire sonore. A l’atelier où nous faisons de l’image avant tout, il a été question d’encourager une première expérience dont le résultat – et j’en suis personnellement heureuse – est un très joli documentaire sur un aspect de la condition féminine en Algérie. Le documentaire dure 23 minutes et il n’est pas possible de le faire diffuser dans une salle de cinéma, qui est faite pour montrer et faire voir du cinéma. C’est pour cette raison que je l’ai mis en ligne à la veille de l’évènement pour permettre au public d’en apprécier la qualité.



Est-ce une pièce radiophonique ?
C’est un exercice très différent de la réalisation d’un documentaire classique, image et son, mais ce n’est pas une pièce radiophonique comme on pourrait le penser. Ce n’est pas une fiction réalisée en studio avec un travail de bruitage et d’effets spéciaux, c’est un récit sonore construit à partir d’interviews de femmes sur leur vécu de femmes et d’une narration qui est une interrogation sur le réel et du réel.



Pour les films documentaires que nous allons voir aujourd’hui, vous et les réalisatrices avez passé deux ans avant de les concrétiser totalement. N’est-ce pas un peu long ?
Non, je ne le crois pas. On a commencé en novembre 2017 et on est en juin 2019. Les films ont tous été terminés en avril dernier avant que ne commence la phase de post-production, le mixage et le sous-titrage… Ce n’est donc pas deux ans, mais une année et demie plus exactement. On a passé plus de temps que d’habitude à faire ces films parce qu’on est parti plus loin dans le cycle de formation avec une partie de tournage plus approfondie. Et puis, il faut se rappeler qu’un film documentaire, ce n’est pas de la fiction. Sa réalisation dépend de facteurs parfois incontrôlables, ces aléas du réel qui vous obligent à tenter des expériences nouvelles, à vous adapter par exemple à toutes les situations comme de voir des témoins et des protagonistes disparaître ou ne plus répondre à vos sollicitations…

Ces films, vous avez choisi de les montrer à la Cinémathèque. Est-ce pour leur garantir une diffusion nationale ou, disons, plus large : dans les villes algériennes où l’institution dispose de salles propres à son réseau ?
Exactement. La cinémathèque algérienne dispose d’un parc de salles de projection conséquent qui va nous permettre de montrer ces films dans différentes régions du pays devant un public qui n’a pas toujours l’opportunité ou les moyens de se déplacer à Alger. Après l’avant-première d’aujourd’hui, on commencera les premières projections peut-être en juillet prochain à Tizi-Ouzou parce que ce n’est pas loin. On ira ensuite à Bejaïa lors des « Rencontres cinématographiques » durant lesquelles une journée entière sera dédiée aux films d’atelier avant qu’on ne gagne d’autres villes du pays comme Annaba, Batna, Oran et là où la cinémathèque dispose de salles. Mais tout cela sera précisé quand on aura terminé de fixer le programme avec son directeur Salim Aggar.

Certes, mais il semblerait que vous avez toujours envie de travailler avec la Cinémathèque…
C’est vrai ! Je voulais dès le départ faire ces projections à la Cinémathèque d’Alger. Parce que c’est un lieu mythique et parce que c’est chez moi et que c’est notre Maison à tous ! Dans le passé, Boudjemaâ Karèche en a fait un espace ouvert à tout le monde, il a soutenu beaucoup de cinéastes, il m’a soutenue quand j’ai fait mon premier film et je n’oublie pas ça. Salim Aggar, l’actuel directeur, se montre, lui aussi, très enthousiaste à l’idée de l’ouvrir à nouveau et de permettre comme aujourd’hui à de jeunes réalisatrices de montrer pour la première fois leurs films au public.
C’est dans notre Maison à tous ! Qu’il faut investir et qu’il faut faire exister comme avant, pour notre bien et celui du cinéma et de la culture.

Ce qu’il faut faire exister, c’est cet atelier du film documentaire de Timimoune pour permettre à d’autres gens de faire eux aussi des films…
Mais bien sûr ! L’objectif, pour moi, est de continuer à diriger cet atelier et à l’animer avec la même énergie et le même souci d’accompagner des projets de création personnels et de partager ce que je sais faire. Ce que je fais à Timimoune, c’est la continuité du travail que j’ai commencé à entreprendre dans les années 2006-2007 avec Bejaïa Doc, qui s’est arrêté en 2014. Entre les deux évènements, il existe un même fil conducteur avec le même cadre de formation aux métiers du cinéma et du film documentaire. Après un appel à candidatures, on prend des gens qui ont une idée de projet de film, on les forme jusqu’à ce qu’ils parviennent à réaliser leurs documentaires en passant par toutes les phases : résidence d’écriture, formation initiale sur les questions du cinéma du réel et sur le langage cinématographique, la recherche, le repérage, le tournage, le montage et, enfin, la post-production. La méthode est simple, c’est d’apprendre en faisant.

« Apprendre en faisant », c’est beau. Mais encore faut-il que ce qui est appris sert à autre chose que de faire un seul film. De véritables talents ont éclos grâce à Béjaïa Doc, mais beaucoup peinent à s’exprimer par manque de moyens et de financements. On pense par exemple à une réalisatrice comme Drifa Mezenner….
Sans doute, mais l’essentiel est que beaucoup de réalisateurs et de réalisatrices révélés à Béjaïa Doc continuent d’être présents dans le champ de la cinématographie en général. Drifa Mezenner n’a pas quitté le domaine de l’audiovisuel, elle a des projets de films et poursuit actuellement une expérience témoignage et de documentation par l’image en filmant d’une manière très intéressante le hirak depuis ses débuts. Elle n’a pas arrêté et continue à se construire en faisant des ateliers dans plusieurs endroits du monde, en se lançant dans la production, en créant le site Tahya Cinéma… Drifa fera d’autres films, j’en suis persuadée. Meriem Achour-Bouakkaz, Nadia Chouieb, Bahia Bencheikh Lefgoun continuent elles aussi à faire des films. Yazid Arab est producteur, Yacine Hirech est ingénieur de son, Tarek Mokhnech est assistant réalisateur… On va dire 90% des jeunes qui sont passés par Béjaïa Doc restent dans le cinéma et ses divers métiers.

Sur cette question de financement, le paradoxe est que pendant un moment, l’argent n’a pas manqué pour faire des films, mais il a été dépensé ailleurs, autrement. Aujourd’hui que la ressource est devenue rare, la question fait presque rire. Mais que faire ?
Changer de vision, peut-être. C’est bien d’organiser des festivals, mais ce n’est pas tout. Cela ne résout pas tous les problèmes quand le minimum n’existe pas. Je trouve par exemple aberrant que l’on n’ait pas dans ce pays une école de cinéma alors que tout passe par là. Je ne comprends pas non plus que les instituts d’arts visuels qui existent à Mostaganem et Sidi Bel Abbès ne songent pas à créer une chaire de cinéma, cela ne requiert pas beaucoup de moyens et permettra d’avoir des lieux de formation permanents sans besoin de beaucoup d’argent et de ressources. La mise en place de pôles de création cinématographique est une question à laquelle il faut réfléchir en urgence, je trouve. Car tous les ateliers de formation que nous pouvons ouvrir et installer ne suffiront pas par rapport à la demande et par rapport aux besoins qui existent. Malgré tout, parce qu’ils n’ont pas le choix, des gens continuent à travailler, à aller partout où il leur est possible de monter des projets et de faire des films, en espérant qu’un jour les choses bougent dans le bon sens.

Parlons un peu de votre parcours personnel. Dans tout ce que vous faites seule ou avec d’autres, les femmes sont très présentes…
Oui, parce que je trouve qu’on ne parle pas assez des femmes dans ce pays et que c’est à nous de le faire et de raconter, comme l’ont fait les réalisatrices dont les films passent aujourd’hui à la cinémathèque, des histoires de femmes qui se battent tous les jours et font des choses extraordinaires dans l’anonymat. Des femmes qui ne sont ni héroïnes ni des icônes, des personnes lambda mais avec des parcours exceptionnels qui structurent la société en fait. Pour le reste, parler des femmes, c’est un peu mon histoire : quand j’ai commencé à militer jeune avec mes sœurs, avant 1992-1993, la première chose qu’on avait faite c’était de créer un ciné-club féminin à Béjaïa. C’était notre premier espace de militance, pour ouvrir des horizons de connaissances aux femmes qui n’avaient pas accès aux espaces culturels comme il en existe plus facilement aujourd’hui grâce à l’Internet notamment. En 1994, on a lancé avec ma sœur Nabila la première édition des premières rencontres de films de femmes à Tizi-Ouzou. Ça s’appelait « Images et imaginaire de femmes dans le cinéma algérien ». La deuxième édition n’a pas eu lieu… Le classeur que Nabila avait au moment de son assassinat, c’était le travail de deux jours de réflexion et d’approfondissement d’une thématique « femmes et révolutions » parce qu’on voulait parler de Cuba, du Vietnam, de ces femmes qui ont combattu et joué un rôle très important dans les luttes que ces pays ont connues avant d’être reléguées au second plan…

Ce travail, vous ne l’avez pas interrompu…
Non, car j’ai toujours eu à cœur de mettre en place des activités culturelles là où il est possible de le faire dans le pays. Il n’y a pas de rupture, sauf avec les formes d’organisation politique qui ne m’intéressaient plus après des années de militantisme estudiantin et associatif. L’action culturelle et artistique ont toujours accompagné ma vie. Quand je fais des pauses, elles me servent généralement à écrire ou à réfléchir à des projets de film. Après l’arrêt de Béjaïa Doc, j’ai fait un livre « Fragments de la maison » aux Editions Bruno Doucey, j’ai fait plus tard un court-métrage, « D’un désert », qui a résulté d’un dialogue libre avec les œuvres du peintre Gustave Guillaumet – qui a peint des choses extraordinaires lors de son passage en Algérie et pour lequel il y a une grande rétrospective en France, au Musée de la Piscine de Roubaix notamment – et des textes de Tahar Djaout et de Mouloud Mammeri. Puis, j’ai repris le travail de formation et d’encadrement avec l’atelier de Timimoune à partir de novembre dernier…

En collectif, toujours ….
Oui, parce que je considère qu’on est plus malins en collectif. Faire en sorte que des personnes et des individualités puissent s’épanouir en créant du sens ensemble, c’est très important à mes yeux.
Comme beaucoup de monde, vous observez ce qui se passe dans le pays depuis le 22 février dernier. Vous attendiez-vous à un mouvement de société aussi considérable ?
Avant le 22 février, j’avais le sentiment de quelque chose d’insupportable, que les Algériens n’allaient plus accepter ce qui se déroulait sous leurs yeux : le spectacle humiliant d’une fausse dévotion de l’effigie ou du cadre d’un président malade et sur une chaise roulante. Je regardais le journal de 20 heures sur la télé publique comme je le fais chaque soirée depuis des années et je voyais bien que cette idée de nous vendre un 5e mandat ne passait pas. Ce qui est advenu après m’est apparu de l’ordre de l’inéluctable et de celui d’une ouverture qui nous permet de reprendre de l’espoir après des années de plomb. Cela m’a permis de confirmer l’extraordinaire capacité de patience et surtout de résilience des Algériens.

A renouer avec l’histoire ?
Bien entendu. Malgré tous les défauts qu’on leur prête, les Algériens sont capables de choses extraordinaires, de surprendre tout le monde quand personne ne les attend et de produire à nouveau cette continuité historique par rapport aux luttes que leurs ainés ont menées dans le passé. Ce qui se passe aujourd’hui sous nos yeux est salvateur et permet d’observer que derrière la continuité il y a aussi dans la mobilisation du mouvement populaire pour le changement – le Hirak – des traces de rupture fort intéressantes à suivre dans la mesure où elles sont annonciatrices de basculement…

Sans doute que vous songez au caractère pacifique des manifestations. Comment les percevez-vous ?
Le caractère pacifique de la mobilisation pour le changement me semble être le produit d’une génération – les moins de 30 ans ! – qui a une vision décomplexée du monde. Et qui, ayant compris la violence du pouvoir en place, cherche à lui opposer des modes d’organisation et de manifestation non violents, ce qui a vraisemblablement déstabilisé ce pouvoir. La majorité des personnes qui sont dans la rue, constituée de jeunes gens que je connais à travers mon travail de formation en dehors du cinéma et de montage de projets culturels, est outillée pour fabriquer du sens politique au sens générique du terme et produire des formes nouvelles de lutte.
Et les femmes qui ont soudain fait irruption pour investir autrement l’espace public…
C’est, en effet, l’une des grandes forces du hirak que d’avoir des centaines de milliers de femmes qui occupent la rue chaque vendredi et qui montrent combien le changement du pays et de la société est si dépendant de la transformation du statut et de la condition des femmes.

Toujours est-il que des féministes ont été agressées par des hommes qui considéraient avec le soutien d’autres femmes que leurs revendications de leurs droits à l’émancipation et à l’égalité n’étaient pas à l’ordre du jour…
L’agression du carré féministe auquel vous faites allusion m’a beaucoup heurté et m’a convaincue une nouvelle fois de l’importance de la question de la condition féminine dans notre pays et de la nécessité de continuer à lutter dans le cadre de collectifs organisés. Cela m’a convaincue de la nécessité de mettre plus que jamais à l’avant la question de la femme au même niveau que les questions des libertés et de la démocratisation, toutes vont ensemble et ils n’y a pas de calendrier ni de priorisation à placer une question avant l’heure au prétexte de l’urgence à changer le système. Or, on oublie que si la femme souffre de la condition qu’on lui impose, c’est par faute de ce système et de ses injustices. Bien sûr que la question des classes est centrale, mais les questions de mœurs et de statut sont incontournables aussi. Ce que l’agression du carré féministe a révélé, c’est qu’on a peur des femmes parce qu’elles sont porteuses de changement. Or, le pays a besoin de changement et on a besoin de débattre à tous les niveaux de la place des femmes dans notre société. J’ai conscience que cela ne sera pas facile, mais qu’est-ce qui ne l’est pas dans notre pays ?

Vous avez toujours travaillé sur les mouvements sociaux, est-ce que la dynamique actuelle vous intéresse en tant qu’objet de réflexion et de création ?
Je vais encadrer un groupe de jeunes à Tizi-Ouzou, Tlemcen, Constantine et Oran. Ils ont envie de faire un travail de création vidéo et donner la parole à des jeunes de la rue en leur posant toutes les questions qui fâchent sur le féminisme, la religion et sur d’autres thématiques. Ce chantier de formation à l’audiovisuel sur des sujets politiques et de société brûlants va durer cinq mois. Je travaille également avec un autre groupe sur la problématique de la violence qui n’est pas réglée dans notre pays avec la mise en place d’un atelier où il sera question des familles des disparus, des victimes du « printemps noir » de 2001 et d’autres catégories concernées. Ce projet un peu plus ambitieux prendra trois ans avant d’être concrétisé.