«A mon sens, l’identité de chacun d’entre nous est faite d’appartenances nombreuses. On a besoin d’assumer toutes ces appartenances pour vivre sereinement… Lorsqu’on sent sa langue méprisée, sa religion bafouée, sa culture dévalorisée, on réagit en affichant avec ostentation les signes de sa différence. » A. M.

Retour à un sage. Amin Maalouf qui avait rejoint l’Algérienne Assia Djebar parmi les Immortels de l’Académie française. En fait, l’écrivain était déjà un remarquable Goncourt pour « Le Rocher de Tanios » (1993). Il a occupé à l’Académie le fauteuil de Claude Lévi-Strauss, qui fut un défenseur des cultures du monde. Mais au-delà de cette prestigieuse distinction, c’est surtout son œuvre qui parle pour lui. Instruit par l’histoire et riche de ses origines multiples (Origines, 2004), il ne manquera pas de mettre en garde contre les appartenances exclusives, le déni culturel et l’intolérance. Après « les Identités meurtrières », « Dérèglement du monde », Amin Maalouf sonne l’alerte sur « le Naufrage des civilisations » (Grasset, 2019).  

UN AUTRE SON DE CLOCHE
Né en 1949 au pays du Cèdre, le Liban, aux paradoxes emblématiques, il dut prendre le chemin de l’exil quand ce qui était présenté comme « la Suisse du monde arabe » fut déchiré par une atroce et interminable guerre civile. D’ailleurs, c’est son essai sur les effroyables massacres des Croisades qui le fera connaître.
Amine Maalouf donnait à entendre en Occident un autre son de cloche avec « les Croisades vues par les Arabes » (Lattès, 1983) sur la confrontation entre deux mondes. Instruit par l’histoire et riche de ses origines multiples (Origines, 2004), il ne manquera pas de mettre en garde contre les appartenances exclusives dans un autre essai, « les Identités meurtrières ».
Son parcours s’enracine à la fois au Liban, en Egypte et à Constantinople, qui demeure, pour lui, « la première maison abandonnée » (sa grand-mère a dû fuir la Turquie lors des massacres de 1915). C’est avec son roman, « Léon l’Africain » (Lattès, 1986) qu’il obtient son premier succès de librairie qui le décidera à se consacrer à la littérature après l’exercice du journalisme. En 1988, il donne aux lecteurs « Samarcande », qui les fascinera durablement par ses talents de conteur et de chroniqueur poétique. Et, plus tard, il donnera la mesure de ses capacités d’analyse des enjeux du monde et deviendra un recours de la sagesse et de la tolérance. Le credo de la tolérance qui irrigue son œuvre et guide ses prises de position est le fruit d’une expérience historique à la fois personnelle et collective, dont la Méditerranée fut le théâtre millénaire. Il y a bien des années, votre serviteur eut l’opportunité de le rencontrer à tête reposée par deux fois pour un entretien. J’en garde un chaleureux souvenir. Calme, plongé dans une sorte de méditation continue, il n’a rien d’un narcissique (comme souvent le sont certains écrivains du monde arabe …). C’est lui qui m’invitera, après l’entretien, à prendre un café et qui ne manquera pas de s’enquérir sur la situation en Algérie.

UN VOYAGEUR DANS L’HISTOIRE IMMEDIATE
Réflexe professionnel ? Il ne faut pas oublier qu’il fut longtemps journaliste, d’abord au quotidien de Beyrouth, An-Nahar, après son exil en France, et rédacteur en chef à Jeune Afrique. A ma question « bateau », si le journalisme conduisait à tout, à condition d’en sortir, selon la formule attribuée à Hemingway, Amine Malouf me répondit : « J’ai beaucoup voyagé comme journaliste. Je crois que j’ai dû passer une bonne quinzaine d’années de ma vie à voyager sans arrêt pour couvrir des événements. Je suis allé au Vietnam, à la fin de la guerre, au moment de la bataille de Saigon en 1975 ; je suis allé en Ethiopie au moment de la chute de l’Empereur Hailé Sélassié. Je me souviens encore de ce matin, où je dormais encore et où des amis m’ont appelé pour m’annoncer que le coup d’Etat avait eu lieu et que l’Empereur avait été destitué. J’ai couvert beaucoup d’autres évènements : l’Iran, le Yémen, l’Argentine, les USA, l’ex-URSS. Enfin, un peu partout. C’est vrai que pendant toute cette période, j’étais constamment sur les routes. J’ai accumulé tout un ensemble d’images, d’idées, de visages qui réapparaîssent aujourd’hui à travers mes romans. Je crois que j’ai fait une sorte de réserve pour la vie ou presque… ». Amine Maalouf eut donc, pour ainsi dire, deux vies successives. Dans sa métamorphose littéraire, dans son petit bureau, il s’est mis à voyager dans les livres, dans la mémoire et l’imaginaire. Privilégiant la forme du roman, il peut se mettre à l’essai si besoin : « J’écris un essai quand je sens qu’il y a un certain nombre de choses que j’ai besoin de dire, donc je le dis avec ma formulation… » Celui qui a toujours été depuis son enfance « une sorte de rêveur » reste à l’écoute et observe le monde ; ce qui nourrit chez lui des inquiétudes qu’il tente d’élucider dans ses essais. C’était le cas des « Identités meurtrières ». 

LES APPARTENANCES SEREINES
Il y a peu, l’attachement à l’identité était perçu comme le signe d’une affirmation libératrice de certaines formes d’aliénation imposées par les enjeux de pouvoir à l’échelle de la planète.
Plus récemment, l’affirmation d’une identité serait-elle devenue une source de tension et de confrontation sectaire ? Amin Maalouf prend le temps d’expliquer son approche de cette problématique : « Je pense que même aujourd’hui, affirmer son identité peut se faire d’une manière parfaitement saine. Je pense que chacun de nous a besoin de vivre pleinement son identité… Les mots ont leur importance. Justement, le mot identité est l’un de ces mots sur lesquels on peut parfois déraper. Parfois, on confond son identité qui est une chose très complexe avec une seule appartenance qui est souvent ethnique, religieuse ou autre… A mon sens, l’identité de chacun d’entre nous est faite d’appartenances nombreuses. On a besoin d’assumer toutes ces appartenances pour vivre sereinement. Et généralement, on n’a pas la possibilité de les affirmer parce qu’il y a des gens en face qui vous empêchent de vivre pleinement toutes vos appartenances. Et je pense que l’atmosphère générale dans le monde d’aujourd’hui n’encourage pas les gens à vivre pleinement toutes leurs appartenances. Elle encourage plutôt à rejoindre la tribu ». Chacun porte en soi une multitude d’appartenances et d’identités qui cohabitent généralement sans heurts ; les identités ne deviennent « meurtrières » qu’en cas de focalisation sur l’une d’elles. Et Amin Maalouf de préciser aussi dans son essai : « Lorsqu’on sent sa langue méprisée, sa religion bafouée, sa culture dévalorisée, on réagit en affichant avec ostentation les signes de sa différence. »

LA CORDE RAIDE
C’est une sorte corde raide qui départage l’identité et le sectarisme dont Amine Malouf a fait l’expérience dans son pays d’origine, le Liban, à feu et à sang durant des années et, encore aujourd’hui, cadenassé par le confessionnalisme. Pour l’auteur des « Jardins de lumière », il y a effectivement une sorte de dérive des identités qui paraît inquiétante. Il y a un peu partout dans le monde des gens qui tuent au nom de leur identité… J’ai pu observer des drames dans le monde, y compris en Europe. Et même dans les pays où il n’y a pas de véritables drames, de même ordre, on sent monter des tensions, monter l’intolérance ». Pense-t-il alors, lui, qui appartient à une confession minoritaire (melkite) dans la minorité chrétienne du Liban, que les religions, en général, et l’islam, singulièrement, en s’éloignant des sources de la tolérance originelle, seraient devenus des facteurs de confrontation ? « Je ne pense pas du tout que le problème réside dans le contenu de telle ou telle religion. Le problème ne réside jamais dans les textes. Si on prend la religion chrétienne, aujourd’hui, l’Eglise est favorable à la démocratie. Elle est favorable aux libertés. Il est évident qu’il y a deux siècles, elle n’était pas favorable à la démocratie, elle soutenait la monarchie de droit divin et elle s’opposait aux libertés. Est-ce que les textes de l’Evangile ont changé ? Non. Il n’y a pas un mot qui a changé. Simplement, la lecture des textes a changé. Pourquoi ? Parce que la société a évolué. Elle a fait évoluer sa vision de la religion avec elle-même. 

UN REBELLE TRANQUILLE
Et ce qui arrive dans le monde musulman, c’est un problème d’évolution des sociétés. Ce n’est pas un problème de contenu de la religion. Il y a eu toutes sortes de lectures de ces textes. Il y a des gens qui lisent ces textes et qui deviennent ouverts, tolérants, créatifs. Et il y a des gens qui lisent ces mêmes textes et qui deviennent intolérants et qui se referment sur tout. Je pense que tout se passe dans la tête de l’homme qui lit ». Quant aux rapports entre les deux rives de la Méditerranée, Amin Maalouf nous précisait qu’ils relevaient surtout « des rapports entre pays développés et ceux du Tiers-monde, liés à des facteurs historiques, sociaux et autres qu’à la religion ». Quid de la Méditerranée, berceau des civilisations ? « Je crois que l’histoire de la Méditerranée n’a jamais été une histoire où, d’un côté, elle était le berceau de civilisations et, de l’autre, confrontations. Aujourd’hui, je pense qu’il y a beaucoup de haine, de violence, liés notamment aux problèmes d’identité entre les peuples méditerranéens. Mais en même temps, je ne perds pas espoir », nous confiait Amin Maalouf à la veille du troisième millénaire. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts et les sursauts des peuples ont fait bouger les lignes et éclater quelques clichés, certaines formes d’oppression et ouvert aux nouvelles générations la voie à une pleine dignité dans la liberté. L’élection même d’Amin Maalouf parmi les Immortels est peut-être un signe ou un effet de ce Printemps arabe qui prit forme au cœur de l’hiver. Amin Maalouf, à l’instar de certains de ses personnages, Léon l’Africain ou Baldassare, fait figure de sage, même quand il est controversé. Un rebelle, un humaniste tranquille.