Prenant place au niveau de la terrasse du Musée des Beaux-Arts d’Alger, en réunissant depuis deux week-ends une vingtaine d’amis, d’anonymes ou tout simplement des passants attirés par les débats, l’initiative « N9raw Ga3 » (nous lisons tous) lance chaque samedi une discussion
à propos d’un sujet littéraire. Cette rencontre est aussi l’occasion d’aborder un ouvrage précis, un thème ou un courant philosophique, le maître mot étant à chaque fois «d’échanger des connaissances, mais surtout d’apprendre ou de réapprendre à s’écouter », nous explique, l’initiatrice du rendez-vous, la journaliste Tinhinane Kerchouche.

Rencontrée, samedi dernier, alors que le sujet de départ était l’œuvre de Gibran Khalil Gibran, «les Ailes brisées», avant de faire une digression vers le nihilisme et la pensée de Friedrich Nietzsche, la journaliste Tinhinane Kerchouche nous indique que l’idée de telles discussions «en extérieur» était née suite à celles qu’elle entretient régulièrement avec une communauté de passionnés de lecture sur les réseaux sociaux. Ce passage « du virtuel au réel », qui apparaît comme une occasion de développer les échanges, en dépassant le «confort» que l’on peut avoir derrière un clavier, est aussi, précise-t-on, une façon d’inviter le public à découvrir «l’autre», respecter les idées, mais aussi découvrir le musée et les œuvres qu’il conserve. L’idée derrière les discussions étant souvent de faire des parallèles entre les courants littéraires et artistiques, entre le développement des idées philosophiques et les époques et contextes historiques. «Il est triste de constater qu’une bonne part du public ne sait pas que ce musée abrite de véritables trésors. Le choix du musée est une volonté que cet héritage soit mis en avant. En plus des rencontres littéraires, nous parlons des toiles du musée, les deux cadrent parfaitement.»
Quant aux discussions littéraires en elles-mêmes, elles sont conduites tour à tour par l’initiatrice des rencontres ou l’un ou l’autre des participants, sans prétentions, ni volonté de donner des leçons. « Nous ne sommes pas des experts en littérature, nous sommes de simples lecteurs. Nous nous écoutons sans nous juger. Nous parlons, faisons des critiques littéraires.»

Investir l’espace public par la littérature
Lors de la première rencontre, c’est le thème de l’absurde en littérature, en s’attardant notamment sur son traitement dans l’œuvre d’Albert Camus, qui a été abordé, nous précise-t-elle.
La prochaine rencontre sera consacrée à la littérature anglo-saxonne, les futurs participants sont d’ores et déjà invités à lire deux nouvelles fantastiques d’Edgar Allan Poe « le Chat noir » et « le Portrait ovale ». «Cela va nous conduire à d’autres sujets, probablement à son influence sur l’œuvre de Charles Baudelaire», explique ainsi Tinhinane Kerchouche, en ajoutant que «l’objectif est de parvenir à des rencontres où l’on puisse échanger et s’écouter, essentiellement sur des sujets littéraires. Mais cela conduit forcement à aborder les courants de pensée. En fait, le choix des œuvres débattues n’est pas le fruit du hasard, ce sont à chaque fois des textes ou des auteurs qui appartiennent à de grands courants de pensée dans la littérature ou la philosophie».
Les rencontres « Nekraou Ga3 » (nous lisons tous) «détournent», par ailleurs, le désormais célèbre slogan des manifestations pacifiques du vendredi. Elles apparaissent aussi comme un appel à investir l’espace public, à mettre au premier plan la question de la culture et de la place que l’on veut bien lui accorder dans le débat public. «Aujourd’hui, les Algériens se réapproprient leur espace public et le Musée en est un. Je pense que le Hirak doit être politique mais aussi culturel, c’est à mon sens la base de toute chose, de toute politique.» n