Dans cet entretien, l’économiste analyse la situation de l’économie nationale, aborde les répercussions de l’opération mains propres et suggère un scénario de sortie de crise.

Reporters : Comment analysez-vous la situation actuelle de l’économie nationale et les effets de l’impasse politique actuelle ?
Mohamed-Cherif Belmihoub :
La situation économique était déjà dégradée avant l’avènement du Mouvement populaire : une croissance économique trop faible pour absorber la demande d’emplois qui arrive chaque année et dont une part importante est constituée de diplômés de l’enseignement supérieur et de la formation professionnelle. La trouvaille des dirigeants pour financer les déficits, consistant à imprimer des billets de banque est une fausse solution à un vrai problème, l’inflation n’a pas encore suivi, mais elle est attendue au coin de la rue. Par ailleurs, pour asseoir sa légitimité, l’Etat a distribué des logements presque gratuitement et dont la demande est toujours croissante. Il a aussi continué à livrer les produits énergétiques avec de fortes subventions implicites, alors que la production d’hydrocarbures est plutôt à la baisse. Les excédents exportables sont réduits à cause de cette surconsommation interne de l’énergie dont la croissance est proche de 10%/an. Le chômage est l’autre facteur qui aggravera la situation socioéconomique. Depuis 2015, on assiste à la libération de milliers de travailleurs dans le
BTPH ; le phénomène commence à toucher les autres secteurs, comme l’industrie manufacturière dont plusieurs filières dépendent structurellement de l’importation des inputs. Ces «bombes» sont donc installées et peuvent à tout moment nous exploser à la face. L’enjeu économique de la sortie de crise est donc de taille et quand la revendication deviendra socioéconomique, il faut s’attendre à une radicalisation du mouvement populaire, car il s’agira d’une question de survie pour plusieurs millions d’Algériens. En effet, si la revendication politique donne l’espoir et donc de la patience, d’où son caractère pacifique, la revendication économique exige des réponses immédiates car elle tient à des besoins essentiels de la population.

Quelle est votre appréciation de l’incarcération ou la convocation en justice de nombreux hommes d’affaires ?
Il n’est dans l’intérêt de personne de commenter les décisions de justice. Ce qu’il faut comprendre, c’est de faire en sorte que les entreprises, dont les patrons sont incarcérés, soient préservées un tant soit peu, car il s’agit d’un outil de production de la nation, d’autant plus qu’il a été constitué sur la base de deniers publics (subventions, crédits bancaires bonifiés, commande publique…). Il y a des instruments juridiques pour protéger ces entreprises.

L’opération mains propres telle que menée actuellement aura-t-elle des répercussions sur l’investissement et sur la croissance économique ?
Il est vrai que l’incarcération des chefs d’entreprise est un indice plutôt négatif pour le climat des affaires, c’est pourquoi il est nécessaire de communiquer sur ce sujet, pour dire qu’il ne s’agit ni d’une chasse aux sorcières ni d’un règlement de compte et que le système judicaire se montre irréprochable dans le traitement de ces affaires de corruption et de dilapidation des deniers publics. Aussi, il ne faut pas jeter en pâture et à la vindicte populaire toutes les entreprises privées algériennes, il y a des patrons honnêtes qui ont bâti des champions grâce à leurs efforts et sur plusieurs générations. La communication est ce qui a toujours manqué au gouvernement algérien. Le domaine qui sera le plus affecté est celui de l’investissement. Il est connu que l’investisseur est très sensible à l’incertitude et, par conséquent, il aura tendance à reporter sa décision d’investir en attendant de voir plus clair. Le monde des affaires a besoin de signaux sur l’environnement institutionnel et sur les politiques. La véritable rupture avec le système contesté se fera aussi par une politique de communication, débarrassée de la langue de bois et des stéréotypes.

Quelles alternative voyez-vous à la suppression de la planche à billets ?
La trouvaille des dirigeants pour financer les déficits, consistant à imprimer des billets de banque, est une fausse solution à un vrai problème, l’inflation n’a pas encore suivi mais elle est attendue au coin de la rue. Cette situation de l’entrée violente et massive du Trésor dans la sphère monétaire par la planche à billets et aussi dans la sphère bancaire par les emprunts sur le marché obligataire doit être corrigée rapidement pour limiter les effets inflationnistes et pour libérer les fonds nécessaires pour le financement de l’économie. L’économie algérienne est peu compétitive, peu diversifiée, dépendante des hydrocarbures et, depuis deux années, fortement hypothéquée par le financement non conventionnel qui a dépassé toute les normes admises (1/3 du PIB et 60% du budget de l’Etat). Déjà que l’investissement privé est relativement faible en Algérie, cette situation va encore le ralentir ; c’est pourquoi il devient maintenant urgent, non pas d’organiser une élection présidentielle à la hussarde, mais de donner un signal fort quant à un horizon raisonnable pour organiser une véritable transition. Il faut qu’on arrête d’entretenir la confusion entre organiser une succession (dans le cadre d’une élection présidentielle immédiate ou à brève échéance) et organiser une transition (celle qui prépare les conditions constitutionnelles et législatives pour un vrai changement). Un tel signal sur l’horizon politique et la feuille de route qui le porte atténueront sans aucun doute le facteur d’incertitude et favoriseront le retour à un fonctionnement plus ou moins normal. Il est vrai aussi que l’économie est un ensemble de contrats dont la validité et la pertinence dépendent de la confiance des agents économiques envers les institutions économiques, judicaires et juridiques et même politiques et l’évolution dans chacune de ces institutions peut être un facteur positif ou négatif dans ce qu’on appelle le climat des affaires.

Quelle feuille de route économique préconisez-vous durant la période de transition et dans le scénario de l’élection d’un président de la République légitiment élu par le peuple ?
Comme il a été rappelé plus haut, la détérioration de l’économie nationale a été observée depuis plusieurs années et la situation a tendance à s’aggraver par l’effet des politiques économiques mises en œuvre ces dernières années. Si le Hirak n’est pas responsable, jusqu’à maintenant, de cette détérioration, il est toutefois responsable indirectement du report de la recherche d’une solution à la crise en raison du climat d’instabilité et d’incertitude qui s’installe et de l’absence de l’autorité publique dotée d’un vrai gouvernement compétent et responsable pour prendre les décisions économiques qui s’imposent. Dans l’immédiat, en attendant la mise en place d’un gouvernement compétent et responsable devant les Algériens, il y a lieu de prendre des mesures pour éviter une plus grande détérioration des grands équilibres économiques et pour assurer la continuité de l’activité économique, seule génératrice de richesse. On peut décliner un plan d’urgence de sauvegarde. Il eut été très utile, pour une fois, d’élaborer une loi de finances complémentaire pour 2019, si un gouvernement compétent et légitime était en place pour en soumettre un projet au Parlement.
1- Supervision des comptes publics pour une maîtrise de l’inflation et garantir des ressources financières pour l’économie. Un retour à l’orthodoxie budgétaire et financière : action sur les dépenses publiques et sur les recettes. Dans le chapitre des dépenses, il est nécessaire d’instaurer une austérité sur le train de vie des administrations et autres organismes publics dont beaucoup n’ont aucune utilité pour la collectivité (conseils, instances, observatoires…), imposer une réduction d’au moins 10% sur les dépenses de fonctionnement hors salaires. Dans le chapitre recettes et à défaut d’une LFC pour réviser certaines dispositions fiscales, il y a lieu d’utiliser toutes les dispositions prévues antérieurement sans restriction aucune (certains impôts et taxes prévus par la législation) qui n’ont jamais été mises en œuvre pour différentes raisons, renforcer la saisie de l’assiette et le recouvrement des impôts et taxes. Comment peut-on accepter une disposition qui exonère de la TVA l’acheteur (non assujetti) d’un véhicule monté en Algérie, alors que ce même véhicule a été exonéré de la TVA à l’importation comme Kits ou collections, cette TVA non perçue par le Trésor est certainement encaissée par le centre de montage ?

  1. Gestion de la Balance de paiement.
    a. Comment réduire les importations sans affecter le système productif national en matière d’approvisionnement en inputs.
    b. Imposer des restrictions sévères sur les importations de Kits et collections pour le montage des véhicules.
    c. Mettre sous contrôle serré les importations de services (l’une des sources de surfacturation).
  2. Rationalisation des subventions : arbitrage sur l’énergie entre électricité et carburants. Il est nécessaire de faire évoluer les prix des carburants si l’on veut maintenir les prix de l’électricité et du gaz ou alors augmentation graduelle des deux.
  3. Sauvegarder l’outil de production (les entreprises productrices) en distinguant les affaires judiciaires de la continuité de l’exploitation des entreprises qui sont utiles pour le présent et l’avenir de l’économie nationale. Au final, le mouvement populaire a certainement impacté l’activité économique, parce que l’économie était déjà fragilisée par les politiques économiques antérieures. Elle est devenue vulnérable par ses différents déséquilibres macroéconomiques et par sa faible compétitivité. Dès lors, elle est affectée par la moindre friction dans l’environnement politique ou socioéconomique. La situation risque de s’aggraver avec le temps si on ne dessine pas une trajectoire politique pour le pays dans l’immédiat. Cependant, il faut mettre les choses à leur place, le mouvement populaire n’est pas une menace, mais plutôt une promesse d’un avenir meilleur. La complémentarité entre les trois grandes libertés – liberté économique, liberté sociale et liberté politique – est l’une des principales leçons que nous enseignent les expériences récentes de développement réussies.
  4. La fonte des réserves de change et les possibilités de leur reconstitution.
    Le pays dispose encore d’un volant de sécurité de trois années au maximum (2019, 2020 et 2021) pour faire face au déficit de la balance de paiement. Le problème est donc celui de mettre en place des politiques sérieuses du commerce extérieur, pour au moins atténuer les déficits. Aujourd’hui, les conditions d’une reconstitution de réserves de change sont plutôt défavorables : les aléas du marché mondial des hydrocarbures et le déclin de la production nationale, la vulnérabilité de l’agriculture algérienne et l’importation surfacturée des équipements et des inputs industriels encouragée par un taux de change. Aller vers un ajustement souverain est une nécessité afin d’éviter un ajustement externe qui sera douloureux et coûteux pour le peuple algérien.