Le Collectif des avocats pour le changement et la dignité a introduit, hier, un appel pour demander la liberté provisoire des jeunes arrêtés lors du 18e vendredi de marche hebdomadaire, auxquels il a été reproché le port du drapeau berbère. Les prévenus, présentés dimanche devant le procureur de la République, ont eu à répondre, devant les tribunaux de Sidi-M’hamed et de Bab El-Oued, aux accusations d’outrage à corps constitués et atteinte à l’unité nationale, selon les avocats de la défense.

Selon le Collectif, les jeunes qui ont comparu devant les tribunaux n’ont rien à se reprocher parce qu’ils n’ont commis aucun délit. D’ailleurs, dans leurs dépositions, les prévenus ont expliqué au procureur que le drapeau berbère n’a rien d’attentatoire à l’unité nationale et qu’ils le considèrent comme le «référent identitaire» des Algériens et de toute l’Afrique du Nord. Des dépositions, se réjouit le collectif, qui témoignent de la «conscience et de la maturité politique» des jeunes manifestants et qui reflètent une fierté incommensurable pour leur appartenance et origine amazighe. Le Collectif a réitéré, dans un communiqué rendu public, son «engagement et sa disponibilité» à prendre en charge l’affaire du point de vue juridique. Y adhèrent 45 robes noires, disposés à se déplacer n’importe où à travers le territoire, pour défendre les « détenus d’opinion» et toutes personnes arrêtées ou poursuivies, dans le cadre des manifestations populaires pacifiques, et ce devant toutes les juridictions d’Algérie, tribunaux et cours. Le même collectif a lancé, pour rappel, une pétition, le 26 mars, pour la libération de tous les détenus d’opinion dans le pays, considérant qu’exprimer une opinion de façon pacifique ou manifester son attachement à son identité ne peut être considéré comme un délit.
Des avocats en grève en signe de contestation
Cette affaire d’arrestations des jeunes manifestants brandissant l’emblème berbère n’a pas laissé de marbre les barreaux de Béjaïa et Tizi Ouzou, les deux wilayas d’où sont issus la majorité des manifestants arrêtés, qui ont décidé d’observer une grève aujourd’hui. Les avocats, après concertation, ont décidé de boycotter hier toutes les activités judiciaires en signe de contestation et d’indignation contre les arrestations de jeunes manifestants. Cet arrêt de travail sera suivi d’un sit-in devant les Cours des deux villes, indique l’Ordre des avocats de Béjaïa dans un communiqué rendu public. Les robes noires dénoncent ces arrestations opérées au motif de porter un étendard symbolisant la culture et l’identité amazighes de l’Afrique du Nord. «Le barreau dénonce et condamne énergiquement les atteintes aux droits et libertés collectives et individuelles du citoyen, notamment les libertés d’expression, de manifester publiquement, et la libre circulation», indique la même source. «L’identité algérienne ne peut faire l’objet d’aucun reniement, elle est consacrée dans le préambule et l’article 04 de la Constitution, et l’unité nationale n’a jamais été touchée par le port de fanions culturels et identitaires qui n’est d’ailleurs pas puni par les textes de lois», ajoute la même source.
Solidarité
en chaîne
Après les partis politiques, le mouvement associatif et les personnalités publiques, c’était au tour, hier, du Collectif de la société civile pour une transition démocratique et pacifique de dénoncer avec « vigueur » l’emprisonnement des manifestants en possession de l’emblème amazigh. Le Collectif demande la « libération immédiate et sans conditions » de l’ensemble des prisonniers d’opinion, car « aucune référence juridique n’interdit explicitement cet emblème ».
Il appelle la justice, les magistrats et les avocats à s’élever contre ce qu’il qualifie d’« instrumentalisation » des juges et contre la « violation » des libertés fondamentales. Il invite également tous les citoyens ainsi que les forces vives à s’unir pour « contrecarrer et mettre en échec » cette politique répressive et à ne pas abdiquer devant ses pratiques de terreur. Pour éclairer l’opinion et éviter toute confusion ou amalgame, le Pr de linguistique Abderrezzak Dourari fait remarquer que le drapeau amazigh d’Afrique du Nord est « représenté par le mode sémiotique visuel synoptique, sur nos ancêtres amazighs, ce qu’énonce exactement la Constitution algérienne, selon le mode sémiotique verbal». « C’est une idée et un désir d’unification transfrontalière sur une base anthropologique et historique objective qui reconnaît le fait politique des Etats indépendants, tout en leur donnant en même temps un horizon et un socle d’unification économique, culturel… si tant est que ces Etats le voudraient».
M. Dourari se pose la question de savoir « s’il faut emprisonner des Algériens pour l’avoir brandi aux côtés du drapeau algérien et avoir voulu par ce geste démontrer leur désir d’unité nationale ? » Pour l’écrivain et éditeur Brahim Tazaghart, «la volonté de semer les germes de la discorde entre les Algériens n’augure rien de bon». Il considère que la crise est une crise politique et non d’identité, appelant ainsi à la sagesse et à la retenue.<