Le soleil tape fort en ce mardi
25 juin. Sur l’esplanade jouxtant la bouche de métro, Place-des-Martyrs, les premiers étudiants arrivent par petits groupes. Ambiance festive très colorée.

par Zoheir ABERKANE
9h30. L’emblème national est à l’honneur. Mais aussi toutes les couleurs de notre diversité culturelle et régionale sont présentes, à travers les tenues traditionnelles berbère, tergui, mozabite, algéroise… Beaucoup de tatouages aussi sur le front et les joues de l’emblème amazigh. Beaucoup de pancartes qui prônent l’unité du peuple contre les tentatives de division. Ce qui fera dire à Louisa Aït Hamadouche, politologue connue et reconnue, qui suit le Hirak dans toutes ses formes d’expression, « réponse très intelligente des étudiants à l’affaire de l’emblème amazigh à travers les messages que j’ai pu lire. Ils sont conscients que la polémique enclenchée la semaine dernière est une diversion. Leur réponse est qu’ils ne seront pas divisés ».
Les étudiants continuent d’affluer. Ils semblent moins nombreux que mardi passé. « Les universités se sont arrangées, nous dira un étudiant, pour organiser des examens de fin d’année le mardi matin…». Manœuvre manifestement dirigée contre la marche estudiantine hebdomadaire…
Comme à leur habitude, les policiers, en tenue ou en civil, sont légion. Petite nouveauté, la présence d’une dizaine de femmes policières des unités républicaines de sécurité. Certaines étudiantes sont inquiètes. « Si elles sont là, c’est qu’ils envisagent d’arrêter même des étudiantes ! ».
10h15, retentit Qassaman, signal du départ, mais le cortège ne s’ébranle pas. Les « badissistes » tentent d’imposer leur banderole en début de cortège, alors qu’il était question d’arborer une banderole unitaire sous l’unique slogan : «Etudiant instruit, jamais soumis». Les étudiants commencent à déclamer leurs slogans. Pour l’unité nationale, pour tamazigh. Contre le système et ses représentants.
Du côté des organisateurs, négociations, palabres. Vociférations. Au bout de vingt minutes, on tombe sur un compromis : rien qu’une lignée d’emblèmes nationaux à la tête de la marche. Plusieurs drapeaux sont noués les uns aux autres, le tout tenu par les étudiants aux habits traditionnels. Qassaman est entonné pour la seconde fois et le cortège s’ébranle. Premier slogan : «Casbah, Bab El-Oued, imazighen !». Une sorte d’hommage au soutien affiché par les habitants de ces deux quartiers, vendredi passé et qui ont scandé ce slogan, en déboulant au pas de course, comme à chaque fois, à leur arrivée à la Grande-Poste.

Chasse à l’emblème amazigh
A peine une cinquantaine de mètres depuis le départ de la marche que des clameurs se font entendre. Une étudiante a brandi l’emblème amazigh. Elle est rapidement happée par les hommes et les femmes bleus. Mais les étudiants ne l’entendent pas de cette oreille. La marche s’arrête et la jeune étudiante est extirpée des mains des policiers. Malmenée, elle laisse exploser sa colère : « Qu’ils m’embarquent, je suis prête à assumer mon acte ! ». Son drapeau est confisqué. Les étudiants l’encadrent au milieu du cortège.
Cent mètres plus loin, rebelote. Une autre étudiante subit le même sort, mais est aussi sauvée par les siens. La marche semble hypothéquée. On resserre les rangs. On entonne des slogans plus acerbes encore, à l’égard de tout ce qui représente le système et le pouvoir actuel.
La police est interpellée sur son rôle et ses missions. Gaïd Salah reçoit une volée de bois vert. Et le peuple est à l’honneur : «C’est bon, c’est bon, echaâb président ! ». La rue Bab Azzoun vibre aux chants des étudiants. A leurs slogans incisifs. Réparties cinglantes face à un pouvoir « autiste ». Au milieu de la chaussée, se dresse Benyoucef Melouk et ses éternelles Unes de l’Hebdo Libéré. Depuis quelques semaines, il tient à prendre part à la marche des étudiants du mardi. « Ce système est pourri. C’est une mafia politico-judiciaire et politico-militaire. Je ne me suis pas trompé quand je les ai
dénoncés ! dira-t-il. Ils peuvent me tuer, mais je ne cèderai sur rien,
je les combattrai jusqu’au bout !». Benyoucef Melouk, a fait état, récemment, de menaces de mort proférées par des inconnus et devant témoins. Il a déposé plainte. Au square Port-Saïd, un impressionnant dispositif policier bloque tout écart possible en dehors de l’itinéraire passant par Larbi Ben M’hidi. Les étudiants acquiescent. Leur itinéraire étant préalablement défini par le communiqué émis hier : Place-des- Martyrs, Grande-poste et finish place 1er-Mai. Le cortège progresse lentement. Ralenti par les comportements égoïstes des «badissistes» qui ne démordent pas. On arrive à la place Emir-Abdelkader où une foule nombreuse, smartphones en main, filment la procession, à l’ombre de l’Emir.
Soudain, un emblème amazigh est subrepticement sorti et brandi au-dessus des têtes des manifestants. Rayma, frêle étudiante, a osé ! Troisième emblème sorti en moins d’une heure. Il est vite étouffé par des mains lestes. Mouvement de foule. Huées. Rayma est exfiltrée par ses camarades des griffes des hommes bleus. Même son drapeau, ils ne l’ont pas pris.

Escarmouches place Maurétania
La place Khemisti est passé sans encombres. On se dirige vers le boulevard Amirouche. Ils sont entre 1 500 et 2 000 étudiants à scander « Nous sommes des étudiants et non des terroristes» en passant devant le commissariat central. La trémie est bouclée par un puissant cordon de police. Ils sont dirigés vers la voie de droite. Mais, en essayant de s’engouffrer rue Hassiba, c’est là que les choses se gâtent. Les policiers tentent de rediriger le cortège vers Audin, alors que les étudiants sont décidés à finir leur rassemblement à la place du 1er Mai. Quelques organisateurs estudiantins tentent de négocier une issue. En vain. Place au bras de fer ! Un premier groupe arrive à forcer le passage et à surprendre les policiers qui se ressaisissent et bloquent à nouveau l’accès. On se bouscule.
Certains policiers brandissent des matraques menaçantes, mais ce sont les coups de butoir des boucliers qui font mal. Tension extrême, baignée par les slogans et les chants anti-système. «Pouvoir assassin !» et «Anwa wigui d imazighen » (qui sommes-nous ? Les Imazighen), ou encore « K’bayli, arbi ! Khawa, khawa !»
Vingt minutes d’un face-à-face à l’issue improbable, d’autant plus que la rue Hassiba est littéralement barrée à hauteur de la direction générale de la SNTF par quatre gros camions de police et une double haie de policiers. Les étudiants abandonnent la partie, mais pas l’objectif, celui de finir le rassemblement place 1er-Mai.
Par groupes, à travers les rues de Meissonnier, ils se dirigent vers leur objectif, suivis par une armada de policiers, alors que l’esplanade face au jet d’eau de la place de la Concorde est ceinturée par un cordon de police.
Les étudiants passent outre. Ils se rassemblent sur l’aire réservée aux bus, mitoyenne du ministère de la Jeunesse et des Sports. Il est 12h50. Sans plus tarder ils entonnent Qassaman, signifiant la fin de la manifestation.
Après un parcours mouvementé, le Hirak des étudiants se termine dans le calme. Malgré les fausses notes «badissistes», la marche de ce mardi a été unitaire et fraternel, dans la continuité de l’esprit du hirak de vendredi dernier : personne ne divisera les Algériens. Et surtout pas les étudiants, qui viennent de le démontrer avec brio !
On se sépare avec le sourire. Malgré la fatigue. C’est le temps des selfies. Une étudiante se prend en photo avec en arrière-plan le dispositif de police. « C’est pour mes enfants, dira-t-elle, enfin, quand j’en aurai, pour leur montrer l’époque où leur maman faisait la révolution… »
La révolution, c’est qu’ils y croient vraiment les étudiants.