L’économiste et ancien gouverneur de la Banque d’Algérie, Abderrahmane Hadj-Nacer, participait avant-hier dimanche à une conférence-débat au siège de l’association SOS Bab El-Oued sur le Hirak, l’Armée et les solutions possibles pour sortir le pays de la crise politique et institutionnelle dans laquelle il se trouve aujourd’hui. M. Hadj Nacer s’est exprimé en tant qu’«intellectuel, catégorie invitée à s’exprimer sur l’évolution du pays» et pour proposer «quelques réflexions accolées aux quatre mois d’intense vie du Hirak» en «questionnant ce sentiment d’impasse qui, en cette étape, gagne du terrain». Il est intervenu « avec l’idée d’un débat ouvert» qui ne manquera pas de susciter des réactions dans les milieux politiques, associatifs et médiatiques, et une contribution dont nous proposons à nos lecteurs, avec son aimable et précieuse autorisation, le texte intégral.

Je m’exprime ici en tant qu’intellectuel, catégorie invitée à s’exprimer sur l’évolution du pays, et propose quelques réflexions accolées aux quatre mois d’intense vie du Hirak et questionnant ce sentiment d’impasse qui, en cette étape, gagne du terrain. J’interviens avec l’idée d’un débat ouvert, plutôt qu’une conférence de presse et remercie les journalistes, les militants associatifs qui vont s’y associer et y contribuer, ici, dans ce quartier populaire hautement symbolique et dans le siège de l’Association «SOS Bab el Oued», que je salue.

L’état actuel du Monde
Pour moi, il est important de parler du contexte international. De ce que signifient les changements aux USA, l’actuelle guerre interne de leadership aux USA. Du sens du BREXIT. Et à titre d’exemple, de l’Organisation Mondiale du Commerce, de ce que signifie le changement de paradigme de l’OMC, l’organisation chargée de favoriser la liberté de commerce et dont les inventeurs refusent la liberté de commerce, notamment avec la Chine. Je tiens à m’arrêter sur les grands équilibres économiques mondiaux et les grands équilibres militaires qui leur sont rattachés.

USA
L’«État profond» y est subdivisé, bien au-delà de l’opposition entre Mondialistes et Souverainistes. Il n’existe aujourd’hui aucun accord sur une vision d’avenir. L’endettement a atteint un niveau faramineux (entre 80000 et 150000 milliards$ ) qui rend définitivement le remboursement de la dette impossible et ne peut être accru et maintenu que par la puissance destructrice que sont les USA et les craintes subséquentes pour les affronter. Ils ne peuvent plus gérer l’inflation mondiale au profit de leur économie car ils n’ont plus la maîtrise des rouages financiers du Monde. Le dépassement par la guerre aux concurrents est exclu, vu la puissance destructrice que cela libérerait. Pour se maintenir en puissance mondiale et garder son potentiel, les USA recourent à la guerre par proximité. En Asie Mineure, ils testent la réactivité de la Russie et aussi de la Chine. Les combats autour de l’Afrique sont liés à ce paradoxe.

BREXIT
Le Monde a été conçu par les Anglo-Saxons, sur la base du contrôle des ressources mondiales et des flux qu’elles génèrent, par la puissance maritime et le contrôle des mers. Ils ont créé la place financière la plus puissante au Monde, la City qui est un centre similaire à ce qu’est le Vatican – un état- et ne dépend que de la Reine. La City a compris que pour garder sa centralité dans les flux financiers mondiaux, il ne fallait appartenir, à court terme, à aucun ensemble politique. La sortie de l’UE, le BREXIT lui permet l’intermédiation financière dans le nouvel ordre mondial, quelle que soit la situation de l’UE, en particulier avec la Chine, la Russie…

FRANCE
Minée dans sa gouvernance interne (notamment par la corruption), la France n’a de plus pas la capacité de s’imposer militairement, ni celle de se poser en point de passage obligé des flux financiers. Elle n’a qu’une seule possibilité pour agir sur les équilibres futurs du Monde. Et celle-ci nous concerne au premier chef, puisqu’il s’agit de sa capacité de tutelle sur ses anciennes colonies.

Deux grands problèmes se posent au Monde Occidental :
La logique qu’il a imposée l’étranger après 1989, soit les libertés fondamentales de commerce, d’information, de circulation des marchandises et des hommes se retournent contre lui, puisque dans aucun domaine, il n’est performant. Il ferme les portes. L’Occident n’a pas gagné une seule guerre, y compris coloniale, depuis un siècle. Il n’arrive plus à assumer des opérations de gendarmerie simple. Voir le cas de la France, au Mali et au Niger.
Ses deux réactions sont : faire éclater des pays pour que la division les maintienne dans une angoisse existentielle. Utiliser dans leurs guerres et prétentions à gendarmer des régions, des Armées filialisées, des filiales sur le mode colonial des régiments de tirailleurs algériens (RTA) pour assurer le maintien de l’ordre postcolonial.

Que veut l’ordre colonial de l’Armée algérienne ?

  1. Qu’elle lui serve de sous-gendarme.
  2. Qu’elle lui facilite l’accès à ses ressources, et aux ressources de la Libye, du Niger et du Mali.
    Les ressources minérales et humaines. Elle à bien compris qu’à travers la gestion des flux, qu’elle s’interdit par sa politique migratoire, elle pouvait accéder à des flux qualifiés, qui ont des aptitudes à l’adoption des codes et à l’intégration que les nouvelles générations issues de l’immigration n’ont pas car il y a destruction de leurs référents et ghettoïsation. La France s’en assure d’ailleurs par des instruments essentiels, sa gestion des visas, les lycées français, les octrois de nationalité. Tout cela, sur le mode de faveurs, donne aux gens le sentiment qu’ils sont redevables – alors que les coûts d’une élite formée retombent sur les pays d’origine- et favorise la sujétion à la France. Dans les pays d’origine, les vociférations anti-françaises, sous couvert d’opposition à l’impérialisme s’attaquent à la citoyenneté de ces élites déplacées et les poussent un peu plus dans le rejet du pays d’origine et le giron français.

    Le poids spécifique de l’héritage colonial
    Dans ce contexte, parmi les armes disponibles, se retrouve l’héritage colonial géré à ce jour dans un rapport néocolonial banal.
  • Ce rapport se définit par la continuité du prélèvement de la rente. Par le détournement des systèmes d’éducation pour le formatage des peuples dits libérés, en interdisant la réflexion et en privilégiant l’aliénation, la soumission. Par, enfin, la captation des compétences et le drainage des élites.
    – L’héritage colonial parvient ainsi à maintenir en permanence des dirigeants corrompus. Leur corruption garantit leur soumission à celui qui corrompt, donc la trahison. Il n’y a aucune possibilité de ne pas trahir lorsqu’on est corrompu. Ça n’existe pas. Il faut aussi comprendre que le corrompu ne peut utiliser l’information que son implication lui permet de détenir, ni contre le corrupteur, ni contre d’autres corrompus. La corruption est un système d’Omerta, d’unité par le silence et par la possibilité de neutralisation réciproque, que protège dans les faits des mécanismes de recel bien rodés qui, malgré des Conventions et lois, crées des impossibilités de rembourser à hauteur des préjudices subis, quand les pays qui en sont les victimes réclament le remboursement et le rapatriement de leurs avoirs spoliés.
    Corruption – Soumission – Trahison : Ce rapport a été la règle internationale suffisante jusqu’à ce que le Monde Occidental se rende compte qu’il avait une contradiction à gérer puisque, d’une part ces pays soumis produisaient malgré tout des élites capables de comprendre la règle et que, d’autre part des puissances qu’il croyait incapables de combler l’écart avec le Monde Anglo-Saxon dominant se sont avérées plus rapides que lui, dans le domaine militaire s’agissant de la Russie et économique civil s’agissant de la Chine.
  • La réaction à ces évolutions a été une reproduction du schéma néocolonial, qui ne va pas dans le sens de sa modernisation mais tente plutôt une recolonisation du Monde, sous des formes nouvelles. C’est dans ce contexte que l’on peut aujourd’hui comprendre ce qui a été appelé «Révolutions de couleurs», «Printemps arabes». Quelques soient les pays où cela s’est passé, y compris dans des pays de l’Europe de l’Est, ils ont été des moments de régression dans les équilibres de pouvoir qui étaient entrain de se mettre en place ou étaient en pleine gestation, pour changer les systèmes de pouvoir installés et donc leurs rapports internationaux. A chaque fois, cela s’est accompagné d’une destruction de l’infrastructure. Mais aussi de la superstructure, de l’Etat et de ses appareils idéologiques. Dans le cas irakien, l’anéantissement de la superstructure laïque a renvoyé ce pays, qui protégeait toutes les religions, dans un système sectaire moyenâgeux de destruction absolue.

    Le cas particulier qu’est l’Algérie.
    L’Algérie a mené une guerre sur trois fronts : intérieur, international, économique (contre la partition du Sud en particulier), qui a été gagnée par le GPRA. Parce que le front de l’intérieur lui a servi à développer une intelligence particulière, qui n’a été possible que par la maîtrise des codes et des langues du colonisateur ou des colonisateurs. Par «codes», je désigne non seulement les langues mais ce qu’en sociologie on appelle «habitus», les traits culturels, les usages etc., l’intimité que développe une communauté et qui rend l’interlocuteur réceptif quand, au-delà de la langue, vous connaissez et êtes aptes à partager de mêmes codes que lui. C’est par la maîtrise des codes américains et surtout du code français que le GPRA a pu mener jusqu’au bout une révolution qui est unique et n’est comparable à nulle autre ailleurs car c’est la seule qui n’avait pas de point d’appui à l’extérieur pour arriver à ce résultat.
  • Les équilibres qui ont permis à cette révolution totalement originale de progresser sont des équilibres simples : équilibre régional, équilibre des métiers, équilibre des courants de pensée. C’est essentiellement cela que je désignerai par «esprit du GPRA».
    Le coup d’état de l’Armée des frontières n’avait qu’une seule utilité. Celle de rompre avec cette mécanique victorieuse, par des accords secrets et par la prise de pouvoir que tout le monde connait et qu’il est inutile de développer. La casse s’est appuyée sur une double duplicité, celle de la France et celle de l’Egypte, qui ont mis en place un système d’encadrement de cette révolution autonome et originale, par un plan visant à détruire l’Ecole d’où avaient émergé les dirigeants de la révolution ; la destruction idéologique de l’éveil de l’Islam en Algérie par l’intermédiaire de la confrérie des Frères Musulmans et par l’imposition de la version la plus bas de gamme de la langue arabe, en opposition aux grands arabisants algériens que se sont ensuite disputés des académies et universités du Monde Arabe et d’ailleurs. La France a voulu reproduire en Algérie ce que les Anglais ont fait au Soudan, un condominium Anglo-égyptien, une copropriété, une co-domination franco-égyptienne de l’Algérie.
    L’esprit du GPRA n’a pu être détruit ni en 1962, ni en 1965 parce que cela eut supposé la disparition de toute l’élite. Il a fallu faire avec ! C’est ce qui a permis que des réflexes se sont installé, notamment le réflexe le plus fondamental qu’est à l’international le non-alignement, donc l’équilibre mais aussi sur le front économique, les choix industriels qui tantôt correspondaient à la logique de la corruption et tantôt à des logiques de politique industrielle, de politique économique tout court.
    – Bien entendu, cela a fini par générer une capacité propre d’ingénierie et une élite apte à relever les défis du passage d’une gestion néocoloniale classique à plus d’autonomie et plus d’indépendance.
    Octobre 88 a été un défi au contexte mondial de l’époque. N’y figuraient alors ni la réémergence de la Russie, ni l’émergence de la Chine, ni l’actuelle faiblesse du Monde Occidental. L’espèce de «Révolution technique» entreprise par l’élite algérienne à ce moment là, n’a pas pu aller jusqu’au bout, parce que dans le fond elle dérangeait l’équilibre fondamental. Contrairement à l’expérience hongroise qui trouvait des points d’appui à l’Ouest – Allemagne, USA… – les élites algériennes d’alors se sont retrouvées seules, dans un contexte national et international qui, comme pour le Hirak aujourd’hui, était favorable mais n’offrait pas de points d’appui.
    La réponse de l’international, comme de ses alliés conservateurs intérieurs au sursaut d’Octobre 88, a été d’une violence inouïe, parce qu’il s’agissait non seulement d’essayer de casser la mécanique en gestation, je dis bien en gestation, des réformes mais aussi d’essayer de réduire la capacité de production des élites. Par la mise en place, sous couvert de multipartisme, d’instruments de lutte contre ces élites et de divisions idéologiques dans la population.
    La capacité de production d’élites a été combattue, non seulement par la mise en place de luttes artificielles contre elles, avec les systèmes pavloviens que nous connaissons tous, et que l’on tente d’ailleurs de remettre à l’ordre du jour : francophones – arabophones, islamistes – laïcs, «nationalistes» – berbéristes etc. Mais aussi par la mise en place des conditions de destruction de cette école qui produisait des élites, malgré le plan antérieur mis en place dès 1962, renouvelé en 1965 et auquel même Abdelhamid Mehri, chantre de l’arabisation, a dû faire référence – et repentance – pour expliquer que l’arabe littéraire était un produit imposé par les Français et par les Egyptiens qui travaillaient de concert.
    En dépit de tout cela, l’Algérie produit des élites – tous les pays d’ailleurs. Mais des élites qui ont hérité de l’État GPRA, dont on avait pensé qu’il avait définitivement disparu ! L’infrastructure a disparu mais pas l’esprit du GPRA. Trois décennies plus tard, il s’en fourni des preuves, par les positionnements patriotiques du Hirak.
    La révolte d’Octobre 88 a atteint ses limites. Le peu d’élite qui s’investissait à l’époque a pourtant pu produire un schéma alternatif, dont la dynamique était telle que s’est imposée la nécessité d’une rupture violente par les forces conservatrices, puisqu’il était impossible de l’arrêter dans le cadre de la loi, de débats techniques, d’échanges démocratiques ou d’un arbitrage pacifique. De là démarre la transformation de certaines des forces conservatrices en acteurs paramilitaires. D’où les événements qui ont lieu en Algérie, bien avant 1991. Qu’on se rappelle les atrocités commises sur de jeunes appelés du Service national à Guemmar et d’autres tueries qui mettaient en scène une nouvelle forme et une nouvelle norme d’assujettissement du pays, sommé de rester dans l’ordre néocolonial.
    Depuis 1992, nous sommes dans une sorte de coup d’état, qui jusqu’à présent n’a pas trouvé de légitimité et de fonctionnement institutionnel, malgré la multiplicité des Constitutions qui se sont succédé Le peuple se refuse à légitimer cette construction qui s’est faite sans son avis et à ce jour, nous sommes à la recherche d’une solution. En 1992, la rupture, c’est-à-dire le refus de l’émergence d’une classe moyenne nécessairement demanderesse d’implication et d’autonomie politique, d’un système de représentativité, de légitimation par le vote et le retour vers un système de légitimation par la force, a eu un effet qui va beaucoup plus loin que celui affiché à l’époque et qui était juste, souvenons-nous, une tentative théorique de sauvegarde d’une forme de démocratie par rapport au risque islamiste et au risque fondamentaliste. Dans la réalité, ce qui s’est passé depuis 92, c’est que tout ce contre quoi les équilibres hérités du GPRA ont lutté, c’est-à-dire le maraboutisme, l’ignorance, le régionalisme, la soumission par rapport à l’étranger, a resurgi.
    En 2019, nous sommes dans une situation totalement nouvelle où au lieu des quelconques dizaines de milliers de manifestants escomptés à travers le pays, ce sont 100 fois plus, des millions de personnes qui se sont mises en marche. Et cette fois, la manipulation devient impossible à très court terme.

    Au cœur du système algérien, l’Armée
    Il est légitime pour tout citoyen de se pencher sur cette Armée qui lui appartient, sans que nécessairement il en ait conscience, et sur laquelle d’ailleurs beaucoup s’interrogent, se demandant ce qu’elle est. Est-elle une Armée formatée par les soldats de l’Armée française, par la doctrine soviétique, par les expérimentations défaitistes de l’Armée égyptienne ou est-elle la digne héritière de l’ALN ?
    Il faut reconnaître à cette Armée quelque chose d’exceptionnel, sur le plan positif et malheureusement, ambigu, négatif sur le plan de la gestion du pouvoir.
    Sur le plan strictement professionnel, cette Armée a su transformer des individus qui ne savaient pas ce qu’était la loyauté à une institution, qui ne connaissaient que
    la loyauté à des individus ou à des groupes lignagers qu’ils maîtrisaient. On a su transformer des gens formatés depuis des siècles à n’obéir qu’au village, au lignage, à la tribu, à la confrérie, en des gens qui doivent obéir à quelqu’un qui n’est même pas de leur région. C’est quelque chose d’exceptionnel, que très peu d’Armées connaissent, du moins dans les contrées en transformation auxquelles nous appartenons, et qui a été obtenu dans les délais relativement courts de 15-20 ans.
    Ce résultat a permis de faire en sorte que, par une institution militaire devenue stable, du fait même de sa transformation en assemblage de gens venus de régions différentes en une institution où la règle est tout simplement la discipline et l’autorité, cette institution est devenue solide. Elle est devenue solide aussi parce que la population a considéré, finalement, qu’elle était devenue la digne héritière du combat pour l’indépendance. Elle est devenue légitime parce que le Service national a permis un tel brassage, les premières générations du Service national, que les gens en sont ressortis avec cette idée de nation non pas théorique, mais profondément ressentie. Le brassage était une réalité.
    A partir de 1992, alors que pendant tout un temps, il fallait qu’à l’intérieur de l’Armée, toutes les régions, toutes les couleurs politiques exactement représentatives de l’ensemble de l’Algérie, se retrouvent à l’intérieur de l’ensemble de l’Armée, on a vu petit à petit exactement l’inverse se mettre en œuvre. On a vu des corps d’Armée acquérir telle couleur régionale tandis que d’autres en acquéraient une autre. Jamais l’ordre colonial, et encore moins l’ordre néocolonial n’aurait pu espérer qu’un régime défaillant arrive à un résultat que l’ordre colonial n’avait pu obtenir, puisqu’il a fini par faire face à un peuple qui s’est soulevé ensemble, dans l’unité, contre lui.
    Ce qui s’est passé depuis 88-92, c’est que le délitement du mode de fonctionnement selon l’esprit du GPRA a eut des effets à l’intérieur d’une institution aussi solide que l’Armée, et évidemment, tout ce qui pouvait accompagner ce type de délitement allait aussi intervenir. Parce que, à partir du moment où on n’est plus dans un mode de réflexion qui est une réflexion de l’Etat- Nation, avec une prise du pouvoir par la légitimité populaire, on entre dans un mode de réflexion où la prise du pouvoir, le maintien au pouvoir, doit mobiliser ce qui est de plus sûr, c’est-à-dire le lignage. Nous ne sommes donc plus dans la réflexion démocratique mais dans la mobilisation d’un réflexe d’appartenance primaire, qui est tout simplement le frère contre le voisin, le voisin contre l’ennemi extérieur etc.
    Depuis 1992, on a vu que pour s’assurer de la pérennité du nouvel équilibre des différentes forces qui se mettaient en place, il fallait aussi que ces différentes forces aient non seulement leur propre assise populaire, leur base régionale mais aussi leur propre base économique. D’où la destruction, petit à petit, du rôle de l’Etat dans la redistribution de la rente, pour assurer à des individus un rôle dans la redistribution de la rente, la destruction de l’Etat pour privatiser l’impôt…Ainsi sont apparus «l’argent brutal» et ses détenteurs, dont la seule finalité est la destruction de l’État au profit des intérêts étrangers.
    Plus loin encore, pour justifier la prise du pouvoir sur un corps d’armes par des individus issus si possible d’une même région, on est allé jusqu’à accepter la destruction de cette même région. Il faut bien comprendre que ce n’est pas par amour pour sa région qu’on tente d’y prendre le pouvoir, c’est juste par une définition moyenâgeuse de la notion de pouvoir, avec cette modernité qui, puisqu’il n’existe plus de forteresse isolée dans son fief, consiste, pour être accepté par les autres groupes et les autres régions, à manipuler sa propre région. C’est pour cela que, les années durant lesquelles cela s’est accompli, ont vu le déroulement de ce que l’on a appelé les «Printemps Berbères», les «Evénements Touareg» ou tout dernièrement les «Evénements du M’Zab».
    Les dernières années pré- Hirak, ont vu toutes les manœuvres de liquidation de ce qui reste de l’État et de l’Administration centrale gagner rapidement du terrain et les contradictions s’accentuer. Pendant que toutes ces destructions progressaient, la population a finalement refusé de tomber dans le panneau de la corruption généralisée que lui offrait l’Etat, donc dans la soumission complice de l’État, et dans la trahison par rapport à ses propres intérêts en tant que peuple et nation. Nous l’avons vue s’autodéterminer.

Qu’est-ce qui explique le Hirak ?
Le Hirak, c’est un peuple qui réagit! Malgré le démantèlement des entreprises, les emprisonnements de cadres, l’idéologisation de l’école, la détérioration de l’offre publique de soins de santé, la précarisation du travail, la destruction de toute instance d’arbitrage… La population a montré un instinct de survie constructif. Le peuple a investi dans l’éducation de ses enfants, souvent au prix d’efforts considérables. Le peuple s’est reproduit, en tant qu’individus dont la survie dépend du niveau d’éducation et d’autonomie par rapport à l’État.
Il s’est mis en situation d’assumer une nouvelle gouvernance et les plusieurs tentatives de négociation qu’il a entreprises en ce sens, y compris par l’émeute, ont été détournées, réprimées, méprisées. Les humiliations ultimes que la population n’a pu supporter étaient en gestation dans le 3ème mandat de Bouteflika. Elles ont des images. La clinique militaire du Val de Grâce et la réunion de son gouvernement aux Invalides sous le portrait officiel de François Hollande au nez des canons volés par son ancêtre à la Citadelle d’Alger, butin que les autorités contemporaines refusent de restituer. Le peuple en a eu marre des clowns qui répondaient à ses contestations par des menaces d’un autre 5 Octobre, des insinuations sur une autre décennie 90, qui leur agitaient en épouvantail les drames libyens et syrien, comme s’ils avaient affaire à des êtres immatures. Les Algériens et Algériennes se sont rendu compte du déphasage entre leur perception de la réalité et la démagogie figée de leurs gouvernants, leurs appréciations décalées et approximations qui mettaient en évidence le fait qu’ils ne mettaient le pied dans aucun des endroits de l’activité sociale ordinaire, qu’ils évoluaient physiquement et mentalement en vase clos, qu’ils ne fréquentaient plus leur population. Les 3ème et 4ème mandats, par leur absence d’anticipation et d’arbitrage dans la gestion de ce que devenait le système, ont poussé plus à fond cette rupture déjà consommée et amené le peuple à conclure que l’avenir dépendait de son aptitude à réagir.

Le Hirak est un peuple qui sait.
Nous avons une population dont le savoir faire s’est accumulé, par rapport à sa propre expérience séculaire mais aussi par rapport à ce qui, de l’Iraq à la Libye, s’est passé autour d’elle, et par rapport à ce qui se passe présentement, puisqu’elle voit bien que les USA ne sont plus la grande puissance, que la France n’est plus capable d’assurer des opérations de gendarmerie au Mali et que les réponses apportées par les dirigeants aujourd’hui sont des réponses qui n’assurent pas son avenir, ni n’assurent l’avenir collectif du pays dans le concert des nations, à un moment où les opportunités d’inscription de l’Algérie dans le concert des nations n’ont jamais été aussi ouvertes, puisqu’il n’y a plus de puissance ni d’idéologie, ni d’alliances mondiales incontournables. Durant cette période, nous avons vu des évolutions totalement contradictoires entre ceux qui ont été à l’origine et continuent à ce jour de gérer 88-92, et la population. La différence fondamentale est que la population a totalement appris, pendant que les institutions se sont «désinstitutionalisées» et que leurs dirigeants n’ont pas appris. Ils ont même désappris et désaccumulés puisqu’ils ont détruit tous les instruments qui servaient de support à leurs discussions internes, à la consultation de compétences hors corps, à la prospective, comme l’INESG, l’Institut national d’études stratégiques globales, et autres. Face à la difficulté des Institutions à trouver une solution à la contradiction fondamentale dans laquelle elles sont entrées – et que nous avons décrite en rapport avec les évolutions 88-92, c’est-à-dire surtout une main mise sur la rente sans contrôle et une soumission à l’étranger lourde de conséquences. Face à l’impossible arbitrage dans un cadre institutionnel, puisque toutes les instances, y compris celles d’apprentissage, en ont été détruites, la possibilité restante a été, comme le système en a l’habitude, le recours à la manipulation, avec ou sans l’étranger. Le déclencheur du 22 février est une manipulation qui, puisqu’il y avait potentiellement plusieurs commanditaires pour plusieurs services d’ordre parallèles, plutôt que de dégénérer en une situation qui eut permis aux services d’ordre les plus rapides d’intervenir pour permettre une récupération, un «arbitrage» au profit de celui qui leur a donné l’ordre, a fait sortir le peuple. Plutôt que de se retrouver dans une potentielle guerre civile, le peuple est sorti, avec une unanimité extraordinaire et en tellement grand nombre, que les manipulations étaient devenues impossibles. Chacun avait son calcul, personne n’a tenu compte du seul acteur qui compte, le peuple algérien à qui personne n’a demandé son avis, tout le monde le considérant comme une masse malléable, qui de toute façon assumerait le vieux pacte de l’obéissance en contre partie d’un peu d’argent.
Les différents intérêts ont cru pouvoir utiliser la rue – espace et population, pour aboutir à un arbitrage, chacun pensant pouvoir assurer son point de vue, sa dominante sur les intérêts des autres. En filialisant l’Armée, dans un remake des «régiments de tirailleurs Algériens» ou en la détruisant. En divisant le pays en sous-entités. En instaurant une guerre civile demie larvée, par les mécanismes habituels d’avivement des différences et l’attisement des haines. La population l’a compris et en sortant en masse, elle dit à son Armée : on est là, personne ne touchera à l’Armée et c’est le sens fondamental de ce slogan apparu dès les toutes premières marches à travers le pays. «Djeïch, Chaab. Khawa Khawa»
L’Armée a beau être une institution respectée par le peuple, le fait que les années 1990 n’aient pas été suivies de changements structurels la retrouve aujourd’hui soumise à des pressions contradictoires. On peut avoir l’impression d’une Armée affaiblie par des luttes de personnes, que l’on pourrait confondre avec des luttes d’appareils. Ce n’est pas le cas. L’Armée est un collectif, dans lequel se prolongent toutes les couches de population, et dont le fonctionnement emprunte la voie des consultations et construction de consensus propre au fonctionnement séculaire de la société algérienne. Par contre, on y retrouve les différends habituels amenant à penser qu’il sera possible d’absorber, de défaire la contestation populaire, quand l’opinion différente comprend que les évolutions profondes de la population, transformaient le refus du 22 Février, en manifestation populaire pour les fondamentaux de la Nation.

Le Hirak est un peuple qui fait le choix de parier sur et avec l’ANP.
Il faut bien se rendre compte que les manœuvriers, les manipulateurs sont de diverses origines. Il n’y a pas seulement les nationaux habituels mais tous les internationaux motivés par une volonté de recolonisation ou une volonté de prise en main indirecte. N’oublions pas qu’en Côte d’Ivoire, il a été créé une situation de rupture pour revenir à une colonie, qu’au Burkina Faso, faute de pouvoir recoloniser, il a été décidé de l’installation de troupes au sol pour permettre la continuité de la gestion indirecte. Néanmoins, la République Centre africaine démontre que ce n’est pas parce qu’on a des troupes au sol qu’on peut forcément sauvegarder sa main mise, puisque la Russie a soustrait la République Centre Africaine à la France et a réussi à s’y installer. Ce qui illustre et signifie que ce qui se passe dans différents pays du monde, et plus encore dans des pays comme l’Algérie, pays continent, qui regorgent de richesses dont l’inventaire n’est pas encore fait, avec une position géographique qui la situe dans les régions sous concurrences féroces, intéresse tous les acteurs mondiaux. L’intérêt pour l’Algérie provient de tous les pays du monde, et la règle numéro un est donc que tout le monde manipule ou essaie de manipuler le Mouvement algérien.
Deuxièmement, il y a une autre caractéristique, c`est que dans le monde entier, sauf en Islande, pays très particulier, il est très difficile d’accepter une population qui manifeste de façon pacifique, et sans leader. Parce que cela signifie, un, qu’il n’y a plus de légitimité pour le régime et deux, qu’il n’a pas d’interlocuteur. Et que, trois, ce que l’on appelle la violence légitime, n’est plus légitime puisque la légitimité vient du peuple et que lui, s’exprime sans violence. Ni violence physique, ni violence sur l’environnement, ni violence de genre. Il n’y a pas d’agression, pas de casse, bien au contraire, il y a une volonté de démontrer l’amour de l’autre et l’amour du pays. il est donc clair que, comme du durant la période de la lutte de libération nationale, il n’y a pas de soutien au Hirak en cours – appelons le comme on veut : Intifada ou révolution. Il n’y a pas de soutien international à ce qui se passe en Algérie, et bien plus lourd, plus grave pour le Hirak algérien sont les espoirs qu’il suscite ! Les peuples de la région en effet, la vraie région au sens large à laquelle appartient l’Algérie, le Maghreb ou Afrique du Nord, le Monde Arabe, l’Afrique Subsaharienne et la Méditerranée regardent le Hirak avec une grande attention, non par peur mais avec l’espoir que cette révolution réussisse. Ils sont bien conscients que cela aura un impact chez eux. Il est bien évident que tous les régimes de ces régions, sans compter le reste du monde, ne voudraient pas que la révolution en Algérie réussisse, que le Hirak atteigne son objectif, c’est-à-dire mettre en place ou faire évoluer le système de sorte à ce qu’il devienne non seulement légitime mais corresponde à cette volonté populaire qui fait face aux défis historiques du moment.
Dans le contexte ouvert par le 22 Février, il y a eu deux basculements, ceux du 1er et du 8 mars. Alors que le pouvoir s’attendait à une colère qui s’estompe, à l’épuisement du stock de colère, cette «colère» raisonnée, pacifique, maîtrisée a enflé. Le 8 mars, la dernière peur qui subsistait, les problèmes liés au genre, à la capacité des femmes de se mouvoir librement à l’intérieur d’une masse d’hommes a été tout à fait dépassée. Il était devenu totalement illusoire de penser qu’on pouvait opposer les uns aux autres.
Depuis, tous les manipulateurs sans exception, tous les acteurs font une pression énorme sur l’Armée algérienne pour qu’elle mette fin au Hirak. Quant on parle des Emirats, il faut bien penser que derrière les Emirats, de toute façon, on retrouvera les Anglo-Saxons et Israël. Derrière Qatar c’est exactement la même chose. Évidemment, il y a aussi la France, l’Egypte, le Maroc… Tous ces gens là voient la situation avec l’objectif d’en finir, et font des pressions pour que l’Armée s’en charge. Il faut rendre hommage et reconnaître à notre Armée nationale, du fait de son essence populaire, une détermination à éviter ces pièges grossiers, compte tenu notamment du traumatisme qu’elle a dû assumer, en réagissant de manière inappropriée en 1988 et ensuite en menant une guerre qui a tout de même été une guerre civile, durant la décennie 90. Le 18e Vendredi, celui du 21 juin et de l’interdiction du drapeau amazigh, a tenté de semer la discorde. Dans les faits, il a surtout une nouvelle fois confirmé le rejet populaire des prétextes à la haine et une sorte de traçabilité qui relie le vieil argument colonial aux manœuvriers précédemment cités.
La population aussi fait une pression énorme sur l’ANP pour qu’elle la protège de ces interventions extérieures qui visent à casser son mouvement et à reproduire le système de trahison nationale.
Pour ce faire, dès le départ, elle a proclamé sa fraternité, en tant que population, en tant que « Chaâb», avec son Armée. Mais avec l’Armée comme institution et avec les soldats comme composante humaine, parce que l’Armée algérienne a cette particularité d’être une Armée populaire et non pas une Armée de caste. Elle est le reflet quasiment homothétique de la population, dans sa diversité d’origine régionale et sociale. La population sait ce qu’est son Armée, rares sont les familles qui n’y ont pas un membre, et de la même façon l’Armée sait, après sa longue expérience, que sa valeur ne vaut que par la légitimité que lui donne la population. Elle sait de plus aujourd’hui, que par l’échec de la manipulation du 22 Février, qui visait notamment à déstabiliser une partie de l’Armée, par ce mouvement solidaire, unitaire à travers toute l’Algérie et par cette volonté que le Hirak affiche de faire corps avec elle, l’ANP est protégée, qu’elle a été protégée et sauvée des manipulations extérieures et internes, et des diverses interventions telles celles intervenues en Syrie, en Libye ou de façon plus «subtile» en Egypte. La hiérarchie militaire l’a très bien compris et a eu le bon réflexe de dire que l’Armée devait accompagner le peuple, reconnaissant par-là que l’Armée doit tout au peuple.
La question qui se pose au bout de 4 mois, est qu’alors que les débuts d’une tentative de marche dans la même direction étaient prometteurs et, en quelque sorte rassurants pour l’Armée, les pressions tant internes qu’externes à la Nation, font que de plus en plus de forces centrifuges, de forces qui particularisent et divisent, prennent le pas sur le caractère centripète, rassembleur et centré, manifesté au début du Hirak. Les contradictions dans les visions, les intérêts de personnes, l’absence d’arbitrage et autres font que le fort côté pacifique du Hirak, la volonté de ne rien détruire sont par ailleurs interprété comme les indices d’une possible passivité de la population si l’on en revenait aux vieilles règles que sont :

  • La ruse, c’est-à-dire lui faire croire qu’elle a obtenu des résultats.
  • La réintroduction des éléments de division en mesure de perpétuer le système sous couvert de modifications de façade.

Au-delà de la mise en échec du cinquième mandat, qui n’était qu’un faux problème, on a vu comme s’il s’agissait de réponse aux demandes explicites de la population, une activation de la justice contre les détournements économiques de toutes natures, à laquelle nonobstant certaines réactions, la population a malgré tout réagi très favorablement, tout en demeurant profondément inquiète, car contrairement à ce que l’on a pu observer au Chili ou en Corée du Sud en matière de récupération des richesses nationales, les pratiques actuelles ne correspondent pas à une démarche planifiée, transparente, conduite par une gouvernance légitime. La population a en tête la disparition des Groupes Khalifa et Tonic Emballage et craint que la disparition des groupes éponymes des personnes arrêtées ou en voie de l’être n’aient pour impacts des dispersions d’actifs, des casses de capacités entrepreneuriales, industrielles et les pertes d’emplois. Sauf à considérer que ces manières de procéder correspondent à la volonté des pays receleurs de s’accaparer définitivement des avoirs détournés, il y a lieu de d’insister sur le fait que, sans démarche préalablement réfléchie, tout l’argent détourné ou mis sous protection à l’étranger, ne sera jamais récupéré. Les exemples, de l’Iran des Pahlavi à la Libye de Kadhafi, le démontre.
Ce qui a par ailleurs été constaté et qui nourrit la perte de confiance, c’est le décalage entre les assurances du discours et les faits, en maints domaines. La réhabilitation du rôle de la justice et le maintien en détention de détenus d’opinions et prisonniers politiques. L’option du maintien des élections mais sans l’annonce d’aucune condition. La reconnaissance du droit à la manifestation pacifique et les blocages d’accès à la capitale, aux lieux publics, les harcèlements policiers et interpellations. L’accompagnement affiché, sans qu’un circuit ni des mesures de protection ne soit défini aux manifestants, sans qu’une reconnaîssance officielle fassent apparaître toutes choses dans une transparence nécessaire et sécurisante : que sont les voitures qui perturbent les marches, qui portent les gilets, qui travaillent pour qui, qui laissent passer les voyous etc. ?
L’on voit aussi la réintroduction de ces éléments de divisions que sont la régionalisation du Hirak, y compris à Alger même puisque la géographie de la Marche, a été subdivisée, par différents acteurs, en tranches de temps de marche et en lieux occupés par telle ou telle région, et les idéologisations. Par ces biais, ont été réinjectés les éléments de la haine habituelle, par peur de cette population qui ne voulait plus se haïr et s’en montrait capable. Il faut reconnaître que cette réintroduction a été facilitée par des réflexes narcissiques et opportunistes de petits groupes qui ont cru devoir profiter de l’occasion offerte par cette foule énorme pour exister, pour se donner une visibilité, pensant par-là pouvoir promouvoir ce pourquoi ils se battaient, quel que soit le degré de légitimité de ces luttes. Cette idée qu’il n’était pas nécessaire de faire masse mais d’être particulier est allée plus loin. On a vu des partis politiques s’accaparer sous couvert régional de héros comme Amirouche, alors que le Hirak a montré, depuis le début, qu’il ne se trompait sur rien, puisqu’il a réclamé tous les héros de son passé le plus lointain possible, en ne citant que les héros dont l´Histoire a retenu que, chacun dans son contexte, ils n’avaient rien à se reprocher. Cela montre la capacité culturelle du Hirak. Cette intelligence à empêcher le saccage délibéré de la mémoire historique, les mûrissements et accumulations sur lesquels la Nation s’est unie et a triomphé. Aux attaques contre le Cheikh Ben Badis ont répliqué, dans un registre tout aussi abject, les calomnies contre Djamila Bouhired. Si la population n’a pas suivi, c’est qu’elle sait non seulement qu’il s’agit de manipulations, mais de manipulations d’incultes. Des subdivisons nous en sommes arrivés récemment à ce que, de nouveau, on sorte d’abord des Islamistes softs, puis des Islamistes durs et maintenant, même des Daechistes. Tout cela pourtant n’a abouti à aucun résultat, puisque aucun carré de manifestants, y compris les islamistes, y compris dans l’immédiateté de la mort de Abassi Madani, n’a excédé la trentaine d’individus au milieu du Hirak. Mieux d’ailleurs, la multiplicité de ces interventions ont fait du Hirak une vaste agora, un immense forum, et de chaque vendredi une séance accélérée de mise à niveau politique protégée par le nombre. La manipulation et l’organisation de la dégénérescence du Hirak a démontré ne pas être une issue. Toutes les tentatives ont échoué car personne ne peut rien faire contre une population qui persiste à manifester par millions. Ce résultat extraordinaire nous permet notamment de comprendre, l’impasse dans laquelle nous nous situons.

Pourquoi y-a-t-il impasse ?
Le pouvoir, qui prétend s’accrocher à une légalité qu’il n’a jamais lui-même mise en œuvre, veut absolument appliquer la Constitution, de force, alors qu’au moins formellement, tout s’arrête le 4 Juillet, et que surtout le peuple, lui, n’en veut pas. C’est une impasse, très difficile à surmonter et qui bloque les convergences attendues par le peuple avec son Armée.
L’obstacle le plus important est le sens donné à «Etnahaou Gaâ», qui revient comme un leitmotiv populaire inépuisable.
Les dirigeants interprètent cela comme étant une liste de personnalités à enlever et ils en sont aujourd’hui à proposer des têtes, sans les garanties de clarté et d’adoption par tous d’un schéma qui ne soit pas juste la tentative d’éliminer un clan. Et cela pour essayer, dans une course contre la montre, d’avoir un minimum de légitimité et d’acceptation par la population. Une population qui prend note et continue à dire «Etnahaou Gaâ». Y-a-t-il incompréhension, parce que la population à besoins de mots d’ordre simples ?
Sous ce mot d’ordre, se cache une réalité fondamentale, parce que le «Etnahaou Gaâ» est toujours accompagné du «Djeïch-Chaâb, khawaKhawa».
Un tel mot d’ordre est une reconnaissance de ce que l’Armée a accompli, pour la préservation du pays quand dans notre partie du Monde, les États s’effondraient. Ceci étant, que la hiérarchie militaire puisse penser que, par ou au-delà du règlement de comptes, on peut allonger la durée de vie du système antérieur, parce que celui-là a permis d’assurer certains équilibres internationaux et certains équilibres nationaux, démontre à tout le moins que les acteurs d’aujourd’hui n’ont pas compris que l’International, tel qu’il existe dans le contexte actuel, n’est même plus capable d’assurer sa survie et que, de toute façon, le peuple algérien est déjà passé à autre chose…
Le «Djeïch-Chaâb, Khawa-Khawa», est un mot d’ordre en marche, qui dit à l’Armée : nous, peuple, avons avancé et nous voulons que l’Armée avance, à la même vitesse que nous, nous voulons que le «Djeïch» avance, dans la même direction que nous. Parce que nous voulons construire un pays ensemble et savons que, par une Armée puissante, la population peut travailler en paix, et grâce à une population puissante, cultivée et majeure, une Armée tient. Ce n’est pas par l’appui de l’étranger qu’une Armée est légitime et assurée de sa stabilité. Ce que recouvre la fraternité de la population, c’est l’attente de messages qui lui fassent sentir que l’Armée se situe dans cette nouvelle phase de développement de l’Algérie, sur la base d’une logique républicaine de mise en œuvre de la loi, de respect de la population civile mais aussi des élites qu’elle se choisit démocratiquement. Et le «Etnahaou Gaâ», c’est la volonté d’en finir, de passer à un système qui ne repose plus sur l’Armée, qu’il est temps que l’Armée se repose sur des institutions légitimes, qui garantissent sa mission historique en tant qu’héritière de l’ALN. Grâce à des institutions civiles sur lesquelles elle peut s’appuyer, plutôt que derrière des institutions paravents qu’elle serait obligée de maintenir de manière artificielle, ou d’en subir les dérives et perversions. Ce que veut la population, c’est un mode de fonctionnement où l’Armée garde tout son sens, qu’elle soit encore, pour la prochaine période, dans le cœur du système autour duquel sera reconstruit le pays, dont la population a conscience de l’état de détérioration des institutions civiles. Elle a besoin de sauvegarder, d’approfondir la puissance exemplaire, la puissance évocatrice qu’est pour elle une Armée moderne, dans un contexte de troubles internationaux qui ne peuvent que s’accentuer.

Comment y arriver ?
Les recherches formelles de solution, comme en 1992, conduisent toujours à des impasses plus profondes et à des situations conflictuelles. La logique de proposition contre une autre proposition, fait perdre de vue, qu’en situation de crise comme pour le vivre ensemble, il y a nécessité de composer. Tabler sur un effondrement du système est une vue de l’esprit. Il est, à sa manière et par delà les individus, une construction solide, ancrée dans la population, qu’il s’agit de moderniser, en l’obligeant à assumer ce à quoi il s’est soustrait ces dernières années. La représentation de toutes les composantes de la population, une représentation actualisée par les évolutions sociologiques et les niveaux d’exigence qu’elle a atteint, dont en premier lieu, le refus d’un pouvoir informel, sans adresse légale et existence constitutionnelle. Les débats relatifs à la nécessité d’une transition ou sur l’application de la Constitution sont des débats qui ne servent qu’à occulter ou à sous-estimer le besoin fondamental qu’à l’Armée de sentir que la prochaine étape vise à renforcer ses acquis professionnels, et non pas à la détruire, que les services de sécurité soient dorénavant concentrés sur l’anticipation des problèmes et leurs solutions, non sur l’accumulation de dossiers à charge contre X ou Y et l’immixtion dans des domaines qui ressortent de l’exercice politique et des libertés démocratiques. Pour y arriver, la solution la plus sage, au-delà des problèmes formels, c’est d’afficher face au reste du Monde une volonté commune, portée par le peuple et son Armée. D’où la nécessité de trouver une personne ou un groupe de personnes consensuelles, en qui la troupe et ses officiers auraient confiance et en qui la population doit se retrouver, dans ses volontés d’émancipation et d’être prise en considération. (A3tiwna gramme qima) Il s’agirait donc à mon avis, de proposer un individu ou un groupe qui permette un compromis inclusif, en premier lieu au sein de l’Armée, et fasse que toutes les tendances et diverses forces se sentent partie intégrante, parce qu’il est important d’assurer la sécurité, la pérennité de l’Armée pour les prochaines étapes. A cette personnalité ou groupe, reviendra la mission d’obtenir un positionnement politique clair de et pour l’Armée, dans toutes ses composantes, pour que l’Armée puisse assumer toutes ses responsabilités sans être dans la nécessité de manipuler un pouvoir civil. Il s’agira de définir le rôle de l’Armée et le rôle des services de sécurité dans les décisions portant sur les choix fondamentaux du pays. La modernité de l’Armée signifie que l’on définisse ensemble ce qu’est le rôle de l’Armée dans le nouveau paradigme international et national et aussi le rôle des services de renseignement et de sécurité qui pose problème. La question posée à travers la situation antérieure au 22 Février 2019, c’est s’il s’agit d’un service chargé de prévenir le mal ou chargé d’accumuler de l’information, sans définir l’utilité de cette information ? L’affaire Khalifa nous a enseigné une chose : les services étaient au courant de tout. Mais qu’elle est l’utilité de savoir si on ne met pas en place les mécanismes qui nous permettent d’avoir l’accès à l’information et de la gérer avant d’arriver à la catastrophe ? Après l’affaire Khalifa, nous n’avons vu se reproduire que des affaires similaires qui n’ont jamais démontré l’utilité des services de sécurité. Parce que, dans le fond, avec l’affaire de l’autoroute EstOuest, l’affaire de Sonatrach 1 et suivante et toutes les quantités d’affaires actuellement exposées, on se rend compte que l’information était disponible. On ne peut donc dire qu’on n’était pas au courant. Si l’on n’a pas sévi, cela signifie que les services de sécurité que l’Etat algérien, que les citoyens payent ne leur sont pas utiles. A mon avis, par cette réflexion sur qu’elle est l’utilité, qu’elle est la gestion, qu’elle est la finalité de ces institutions, on pourra construire une Algérie moderne. On ne peut pas laisser ce débat se faire uniquement à l’intérieur d’un système clos, dont on ne connaît pas forcément ni le contenu humain, ni le cahier des charges. C’est cette opacité que reproche aujourd’hui les gens, pas le fait qu’on mette en prison X ou Y. Quelle est la logique, en dehors d’un règlement de compte ? Par rapport aux civils, il s’agira de rassurer quant à la prochaine étape où seront abordées les questions de diversité, la notion de liberté, au-delà de la liberté fondamentale de s’exprimer, les libertés d’agir librement, dans le domaine de l’initiative économique notamment. La notion de dignité devra être prise en compte, en s’attaquant aux racines de la «Hogra», de manière à ce que soit prise en considération, la grande clameur des Algériens qu’est l’inégalité d’accès aux conditions qui permettent à tout un chacun d’assurer et de développer son potentiel de compétence. L’objectif de cette personnalité ou de ce groupe est simple : proposer une ingénierie politique qui, à travers des mécanismes juridiques, économiques et autres, permette de rassurer le peuple, son Armée et surtout d’assurer, dans l’ordre et sans destruction, le passage de l’ancien système à un nouveau système et passe le flambeau des générations de la guerre à ces nouvelles générations qui ont montré un potentiel insoupçonné, dans le pacifisme, l’ordre et la concorde. Il appartiendra à l’Armée de désigner et au peuple d’agréer cette personnalité où groupe. Chaque vendredi soumettant à l’appréciation populaire le programme, son évaluation et bilan.
Abderrahmane Hadj-Nacer