Beaucoup de monde au tribunal de Sidi-M’hamed, entre journalistes et militants, sympathisants et activistes du Hirak, venus se solidariser avec les manifestants interpellés vendredi dernier, pour avoir arboré le drapeau amazigh.

Par Zoheir ABERKANE
Les journalistes des chaînes télé ont pointé leurs caméras en direction de la porte d’accès réservée aux prévenus. Il est 9h du matin. Les policiers ont disposé des barrières à mi-chemin entre les deux rues perpendiculaires à la rue de la Liberté. Mariah, du réseau de lutte contre la répression, est parmi les premiers arrivants. Elle est un peu déçue. « J’aurais aimé qu’il y ait un peu plus de monde. On a l’impression qu’il y a plus de journalistes que de militants », soupire-t-elle. Ses petites banderoles et pancartes fait main sous les bras, elle guette l’arrivée de ses compagnons du réseau. Hier, la liste des interpellés avait fait le tour des réseaux sociaux. Les différents recoupements arrivent à établir une liste de quinze personnes, douze sont passées devant le Tribunal de Sidi M’hamed et les trois autres devant celui de Bab El Oued (Bainem). Toutes ont été interpellées pour un seul motif : drapeau amazigh. Douze seront présentés à Abane Ramdane et deux au tribunal
de Bab El Oued (Bainem). La foule grossit par à-coups. Des membres de la famille, mais surtout des amis. Pour certains venus de loin. Un nom revient sur toutes les lèvres pendant les discussions : Messaoud Leftissi, de Skikda. Ce jeune, déjà sous le coup d’une comparution qui devait avoir lieu aujourd’hui, au tribunal de Skikda, s’es retrouvé embarqué à Alger. A croire que le sort s’acharne sur lui…
Le premier fourgon sous escorte arrive moins d’une heure après. Des présents, des amis, crient des prénoms. Comme pour signifier à leurs amis prévenus, qu’ils sont bien là. Des avocats du réseau contre la répression s’engouffrent dans la bâtisse du tribunal. Ils se constituent défendeurs des prévenus qui n’avaient pas d’avocats. Dehors, maître Fetta Sadat, avocate, militante et députée RCD répond aux questions de la presse, dans les trois langues. Avec aisance. « Rien ne justifie ces interpellations dira-t-elle, aucun texte de loi n’interdit de se pavaner avec un drapeau et qui plus est, le drapeau amazigh…» Elle dénonce les dérives policières à ce sujet. Pour la petite histoire, vendredi acte 18, Fetta Sadat s’est drapée du drapeau amazigh, défiant les forces de l’ordre, venues en nombre devant le siège du RCD, en haut de Didouche Mourad. Fetta était aussi drapée de son immunité parlementaire. Leftissi et ses compagnons d’infortune étaient drapés de leur amour pour ce pays…

Mini-hirak, rue de la liberté
Brisant le silence qui régnait sur ce rassemblement attentiste, une voix s’élève avec force, reprenant un slogan né ce vendredi : «Bab El Oued, El Casbah, imazighen !» rapidement entonné par les présents.
Mariah et Amina déploient leur petite banderole. Les autres membres distribuent des feuillets au format A4 dénonçant la répression et appelant à la libération des détenus d’opinion. Tout le répertoire du Hirak est clamé avec force et conviction. Les clameurs parviennent jusqu’ l’intérieur du tribunal. Au milieu de la foule, des femmes aux visages pétris de tristesse attendent. Puis, l’une d’elle décide de parler. D’exister pour son fils emprisonné. Il ne fait pas partie des interpellés de ce vendredi, mais de ceux du second vendredi. Voilà bientôt quatre mois. Interpellé au lendemain de la marche du vendredi 1er mars, sans aucune autre forme de preuve que sa supposée participation à la marche de la veille. Pas de flagrant délit. A défaut de la présomption d’innocence, celle de la culpabilité. Hamza Djouab, 24 ans, aide-cuisinier à l’Hôtel El Djazaïr, croupit à la prison d’El Harrach depuis 4 mois, sous le coup d’un mandat de dépôt. Aucune perspective. « Je le vois demain au parloir, dira sa maman en pleurs, que vais-je lui dire ? Il ne comprend toujours pas ce qu’il fait en prison». Plus loin, une autre femme crie sa haine du système judiciaire, vouant juges et policiers aux gémonies.

Coup de théâtre et dérapage judiciaire
Dans ce climat tumultueux et tendu, se profile la silhouette alerte de Aouicha Bekhti, avocate et militante. Son visage est tendu. Mauvais présage. «Alors que nous nous attendions à une comparution immédiate et même à la relaxation des personnes interpellées, on évoque une procédure d’instruction…» Avec tout ce que cela comporte comme risques… Tous se demandent quels griefs peuvent justifier un tel revirement ? Le passage devant le juge d’instruction est prévu pour 13h. « Et il est le seul habilité à requalifier, éventuellement l’affaire… », conclura Aouicha.
Le temps passe. Lourd comme le temps. Les présents sont sur les nerfs. On se regroupe, on entonne d’autres slogans. De plus en plus radicaux à l’égard du système et de sa justice. Un citoyen, la soixantaine, égrène un chapelet de critiques à l’égard du système et de ses dirigeants. Il arbore une pancarte sur laquelle trône le drapeau amazigh. Au bout d’un moment, un officier de police se fraye un chemin parmi les agents en faction, arrache la pancarte des mains du quidam. Des policiers en civil arrivent à la rescousse et emmènent le désormais, prévenu, vers le tribunal. Il est tout sourire brandissant son bras avec un V de la victoire.
Dans le cafouillage que cela produisit, un autre citoyen, 70 ans, s’élance contre les barrières et les policiers. Il est repoussé, puis au bout d’un moment interpellé. Ce qui provoquera une petite escarmouche entre policiers et manifestants. Les uns voulant l’arrêter et les autres tentant de le libérer des mains des policiers. Il sera le second prévenu. Les slogans anti-système et contre la répression reprennent de plus belle. Puis, progressivement, les esprits se calment. On repense à ceux qui passent devant le juge. En ces moments précis où filtre l’information sur les chefs d’inculpation : atteinte à l’unité nationale et port de drapeau autre que l’emblème national. Rien que ça ! Aux alentours de 14h, les prévenus passent devant le juge d’instruction et les premières mesures tombent : mandat de dépôt pour pratiquement tout le monde. Même ceux de Baïnem. Tout le monde, à commencer par les avocats, est outré devant de telles décisions. Chacun répète que «normalement, ils ne devraient pas être là ! » Mais est-on vraiment dans ce que l’on pourrait appeler un cadre ou un contexte de normalité ? Des témoignages, comme dans le cas de Khaled Oudihat, arrêté avec… l’emblème national et une casquette de la JSK, tombent comme un non-sens si l’on s’en tient à la logique première des arrestations… Les avocats ont trois jours pour faire appel de la décision de mandat de dépôt.
Pour le reste, dira une avocate, seul le jugement fera la différence entre une décision politique s’ils sont condamnés ou véritablement de justice s’ils sont relaxés ». La sœur de Leftissi, en direct sur viber, suit les déclarations des avocats et le cours des événements aux abords du tribunal d’Abane Ramdane. Aouïcha Bakhti a tenu à lui transmettre, ainsi qu’aux présents, le message de son frère : « La liberté n’a aucun sens dans un pays pris en otage ! Alors continuez le combat, ne vous arrêtez pas !» Aujourd’hui, et pour paraphraser un confrère journaliste des premières années de la presse post-indépendance qui faisait un jeu de mot sur la proximité des adresses du tribunal de Sidi M’hamed et de la rue de la Liberté, « la justice a tourné le dos à la liberté ».<

Marche et grève générale à Naciria pour exiger la libération du jeune Bilal
Par Kaci K.
Les habitants de la commune de Naciria à l’est de Boumerdès ne décolèrent pas. Ils sont revenus hier à la charge pour organiser une autre action de protestation après la marche organisée le soir du 18e vendredi de révolte citoyenne pour dénoncer l’arrestation injuste du jeune Bacha Bilal à Alger. Son seul tort est d’avoir brandi l’emblème amazigh. Tout en réclamant sa libération sans conditions, les citoyens de la localité ont organisé hier, une grève générale qui a été observée dans toute la ville où tous les commerçants ont baissé rideau pour exiger sa libération. De nombreux jeunes se sont déplacés à Alger pour tenir un sit-in devant le tribunal de Sidi M’hamed pour réclamer sa libération laquelle est considérée injuste. La colère des habitants est montée d’un cran à l’issue de la mise sous mandat de dépôt à l’encontre du jeune Bilal ainsi que d’autres inculpés pour le même motif, à savoir le port de l’emblème amazigh lequel représente l’identité de tout le peuple algérien. Exacerbés par cette sentence arbitraire, les citoyens menacent de poursuivre et de corser la protestation jusqu’à la libération de Bilal et de tous les jeunes arrêtés pour le même motif du port de l’emblème amazigh.