Les fonds illicites, qui ont fait l’objet de transfert vers l’étranger, peuvent-ils revenir en Algérie ? Si certains affirment qu’il n’y a, quasiment, aucun espoir que l’argent détourné par des « protégés du pouvoir » et des « corrompus » puisse un jour être rapatrié, d’autres avancent que cela dépendra de la volonté des pouvoirs publics de se lancer dans une telle démarche. Maître Hind Benmiloud, avocate à la Cour suprême et au conseil d’Etat, spécialisée en droit des affaires, et Mohamed Boukhari, économiste, expert en finances et enseignant à l’université d’Alger III, sont de ceux qui croient que les fonds illicites seront « en partie » récupérés un jour. Mais, selon ces derniers, qui étaient les invités, hier, du Forum d’El Moudjahid pour débattre sur la question, la procédure sera très longue. Pour l’avocate, il s’agira donc de commencer dès à présent à constituer des dossiers. Dans cette perspective, elle a tenu à préciser : « On ne peut engager une procédure judiciaire sans au préalable détenir des preuves irréfutables. Ce qui va demander forcément beaucoup de temps.» Elle a par ailleurs signalé que «comme il s’agit d’un travail de fond, il faudra disposer de moyens efficaces, ce qui est à la portée des services chargés de la mission. En clair, il faut pouvoir réunir les preuves nécessaires car en matière pénale, les preuves sont très importantes pour éviter de donner des motifs de rejet de la requête formulée par la partie algérienne ».
Maître Benmiloud a, en outre, rappelé que l’Algérie fait partie des pays signataires de la convention des Nations unies contre la corruption ce qui permet à l’Algérie de pouvoir se constituer partie civile dans une affaire de corruption qui la concerne. Cette dernière a tenu à faire savoir que « la justice algérienne a pour l’heure décidé de geler tous les avoirs et la saisie de tous les biens des mis en cause dans des affaires de corruption et de dilapidation de l’argent public, quand bien même les avoirs et les biens sont sous le nom d‘ascendants, de descendants ou de collatéraux ». Cela a été rendu possible, selon l’avocate, par l’existence d’un mécanisme de saisies sans condamnation de l’inculpé. De son côté, le professeur Mohamed Boukhari a mis en exergue l’intérêt du traitement des renseignements émanant des agents composant la cellule de renseignement spécialisée dans la traque des fonds illicites, qui, selon ce dernier, ont démontré leur haut niveau de compétence. « Un traitement objectif des renseignements peut déboucher sur des interpellations en bonne et due forme », a souligné le professeur. Il a en outre révélé que la cellule de renseignement fait usage d’un algorithme pour rendre à la fois efficace et rapide ses investigations. « Cet outil permet d’identifier les personnes susceptibles de procéder à des transferts illicites et d’estimer les montants qui ont été transférés. En somme, de disposer d’une véritable banque de données sur tout ce qui est en rapport avec les auteurs des flux d’argent de et vers l’étranger.» La banque de données dont dispose la Banque d’Algérie fait mention, qu’en 2017, il a été comptabilisé 1 239 déclarations de suspicion par les banques opérant sur la place financière.
Une banque publique, qu’il a préféré ne pas citer, a « fait dans la rétention de l’information sur les flux financiers de ses clients professionnels », a déploré le professeur. Toujours à propos de flux, cet expert en finance, a révélé, sur la base de l’expertise du cabinet Global Financial Integrity, que le volume total des flux financiers illicites de l’Algérie avec les pays développés a oscillé, en 2015, entre 7,6 milliards et 14,3 milliards dollars. Pour cet expert, « il est clair que les individus à l’origine des flux financiers illicites souhaitent disposer de leurs capitaux mal acquis. Et pour ce faire, ils ont recours au blanchiment de cet argent mal acquis ». Interrogé s’il n‘avait pas un moyen pour faire rapatrier les fonds illicites, le professeur répondra que «parmi la communauté algérienne à l’étranger, nous disposons de compétences avérées qui, j’en suis convaincu, nous aideront à identifier et à rapatrier les fonds illicites». Dans le même ordre d’idées, l’avocate estime que «les lanceurs d’alerte peuvent être un moyen efficace pour révéler au grand jour des transferts douteux» et que cela «peut mettre un frein à la dilapidation de l’argent public».n