Solstice d’été. Le vendredi le plus long s’annonce des plus improbables après l’annonce, pour le moins inattendue, du chef d’état-major, à propos de la présence d’autres drapeaux aux côtés de l’emblème national.

Par Zoheir ABERKANE
La journée s’annonce rude. Leïla, cette dame au grand cœur, qui vient de Ksar El Boukhari tous les vendredis, fête aujourd’hui son 18e Hirak algérois. Elle assiste, impuissante, aux premières scènes de l’application stricte des directives du vice-ministre de la Défense nationale, à propos de la présence de tout autre emblème autre que le drapeau national dans les manifestations publiques.
Une dame d’un certain âge se drape de l’emblème amazigh, rue Khettabi. Littéralement, cinq policiers des forces d’intervention se jettent sur elle pour lui confisquer ce drapeau, devenu, le temps d’un discours, le symbole à abattre.
Plus haut, rue Didouche Mourad, dès les premières heures, fouilles et interpellations systématiques des jeunes se rendant vers la Grande-Poste. Fouille au corps à la recherche du drapeau subversif. Les sacs sont fouillés. Une voiture de police banalisée s’arrête devant un monsieur d’un certain âge drapé du drapeau national et portant une pancarte sur laquelle on pouvait lire : « M. Gaïd Salah vous êtes un soldat de la République, pas le président de la République ». Les policiers l’interpellent.
Des citoyens s’interposent. Tout au long du trajet, la tension est palpable.
11h. Grande-poste. Le cordon de police a été avancé à la limite de la rue Khettabi. Les premiers manifestants scandent des slogans hostiles au pouvoir. Au système. A Gaïd Salah. Et, régulièrement, revient le slogan le plus usité aujourd’hui : « les Algériens khawa, khawa » ou dans sa variante « Kabyles et Arabes sont des frères ».
Une conviction bien ancrée dans les esprits, en ce vendredi d’union et de fraternité, qu’aucun discours ne pouvait défaire.

Imazighen et unité nationale : leitmotivs de cette journée
La foule est en liesse, puis, tout d’un coup, un, deux, trois, quatre drapeaux amazighs flamboient dans le ciel de la protesta. Les youyous fusent.
Beaucoup de femmes ont tenu à venir manifester en robe traditionnelle kabyle. La fête est de courte durée.
Une escouade de flics fonce dans la foule, se frayant un chemin à coups de jets lacrymogènes, s’empare des drapeaux et de ceux qui les portent, aidés en cela par des policiers en civil de l’intérieur même de la manifestation. Grande bousculade.
Ruades. Une femme est à terre, asphyxiée littéralement par un jet de gaz reçu en plein visage. Elle est évacuée par les gilets rouges.
Le calme revient, mais la colère est toujours là. « Pouvoir assassin ! », «Nous sommes tous Amazigh et nous ne céderons pas ! ». Des jeunes interpellent les quelques photographes et cameramen qui accompagnent le Hirak depuis un moment.
« Regardez, je ne suis pas kabyle, mais ce gars-là qui vient de Tizi Ouzou est mon frère ! » Moments d’une grande émotion, même si ça et là, quelques énergumènes ont tenté de défendre les thèses de la division par la faute d’un drapeau avec un argument supposé imparable, celui du MAK et de Ferhat Mehenni.
Ce à quoi répondent en masse de jeunes manifestants : « Imazighen, les patriotes ! Imazighen, les Algériens ! »
Le discours de Gaïd Salah semble avoir provoqué l’effet contraire. Il a réussi à unir davantage les Algériens dans leur diversité. A faire oublier les pancartes en hommage à Morsi…
Discrètement, les services de police continuent leurs interpellations. Des fourgons cellulaires, facilement reconnaissables à l’absence de baies vitrées, sont stationnés un peu partout aux abords de la manifestation. En contrebas de la Grande-poste, place Audin à proximité du tunnel. Des jeunes sont acheminés par des policiers en civil. Pour beaucoup, leur seul tort : avoir brandi un drapeau amazigh… Plus loin, le « réseau contre la répression » fait sa « première sortie » avec des banderoles bien visibles. Vendredi dernier, la police avait confisqué ses premières bannières…

On peut confisquer les drapeaux, mais pas la parole
Jusqu’à 13h30, chaque fois, qu’un drapeau surgit de la foule, il ne se passe que quelques petites minutes avant qu’il ne soit étouffé sous une nuée de tuniques bleues.
Et puis voilà que sonne 14h. La cavalerie arrive. Celle de Bab El Oued aux cris de « Imazighen, Casbah, Bab El Oued ! » Le cordon de police s’efface au risque d’être pris entre deux flots. La place Khemisti est investie. Florilèges de couleurs de drapeaux berbères et d’emblèmes nationaux. Fusion des cœurs. Une pancarte attire le regard, celle de deux drapeaux, national et berbère, sous lesquels est écrit : « Le premier est le drapeau de mon père, le second est celui de ma mère. Lequel je jette ? »
Une ambiance de fête règne dans les rues d’Alger. Elle étouffe le bruit de l’hélico qui surplombe la ville. Des milliers de drapeaux nationaux et amazighs éclosent de mille intensités dans l’axe Didouche Mourad – Grande poste. Timidement, quelques drapeaux palestiniens sont aussi de la fête. Les troupes du côté est, Hussein-Dey, Bachdjarah, El Harrach, arrivent aussi.
Les manifestants investissent le nouveau Ghar Hirak de la trémie de Maurétania et rejoignent la protesta aux cris de « Kabyles et Arabes Khawa, khawa ! Et El gaïd avec el Issaba ! ». Totale communion et grand esprit de fraternité en ce 18e vendredi. Même s’il a été possible de confisquer des drapeaux et d’interpeller les porte-drapeaux, la parole était bien libre et très au-delà des contingences discursives du moment, en ce vendredi le plus long.<