L’Algérie boucle demain vendredi son quatrième mois de contestation citoyenne pacifique, où le peuple est sorti à travers des marches réclamer un changement total du système en place. Après seize semaines de Hirak sans relâche, aucune solution ne semble se dégager pour une sortie de crise, cette dernière ne faisant que s’accentuer au fur et à mesure que le temps passe. Un temps que l’Algérie n’a plus le luxe de se permettre de perdre.

Pourtant, ce ne sont pas les propositions et les initiatives qui manquent. Des efforts aussi bien de la société civile que de la classe politique ou encore de personnalités nationales sont visibles chaque jour.
Le pouvoir en place incarné par le commandement de l’Armée nationale populaire émet également ses solutions. Le constat est, cependant, le même en dépit de la profusion d’initiatives et de propositions pour sortir le pays de l’impasse dans laquelle il ne cesse de s’enfoncer. Jusqu’à présent, il ne semble pas qu’il y ait une solution concrète qui se profile, ni même un semblant d’une possible entente des différentes parties sur une solution unifiée, concertée, pouvant répondre à la vision de la future Algérie des uns et des autres, mais, surtout, aux aspirations et revendications du peuple qui continue de porter ce qui est désormais admis d’appeler «la révolution pacifique». Aucune solution palpable ni même une amorce de sortie de crise ne semble pointer du nez pour le moment.
D’un côté, il y a le discours du commandement de l’armée qui appelle à la tenue d’une élection présidentielle le plus tôt possible, précédée d’un dialogue. D’un autre côté, il y a la classe politique et la société civile qui se déclarent tous d’accord pour un dialogue, mais à la condition que celui-ci ne soit pas mené par le chef de l’Etat Abdelkader Bensalah et, surtout, que Nouredine Bedoui ne soit pas maintenu en tant que Premier ministre. Il y a, par ailleurs, une divergence de taille sur la tenue de l’élection présidentielle, entre ceux qui appellent à une période de transition avec Constituante et présidium ou personnalité consensuelle à la tête de l’Etat, et ceux qui se disent pour le scrutin sans passer par une longue période de transition. Des propositions divergentes pour lesquelles chaque partie ne manque évidemment pas d’arguments. Ainsi, lors de ses différents discours, le chef d’état-major de l’ANP, Ahmed Gaïd Salah, a réitéré, à maintes reprises, les vertus du dialogue et que la solution la plus indiquée et qui reste dans un «cadre légal et constitutionnel» est celle d’aller vers «une élection présidentielle le plus vite possible». Il a même soutenu, dans ses derniers discours depuis 3e Région militaire où il se trouvait cette semaine, que «l’Algérie n’est pas un jeu de hasard entre les mains de n’importe qui, ni une proie facile pour les amateurs d’aventurisme». Il insiste que la présidentielle dans les brefs délais et dans les meilleures conditions de transparence et de crédibilité constitue un élément fondamental que requiert la véritable démocratie «à laquelle ne croient pas, malheureusement, certains adeptes de la surenchère politique et idéologique qui considèrent les élections comme un choix plutôt qu’une nécessité. C’est là le summum du paradoxe intellectuel et politique, car il n’y a guère de démocratie sans élections libres et intègres, sauf si la démocratie signifie s’enliser dans le bourbier de la cooptation». Une partie de la classe politique, réunie avant-hier à l’initiative du FFS, est sortie avec une déclaration commune dans laquelle elle lance un appel aux «forces de l’alternative démocratique». Les partis signataires de cet appel, le FFS, le RCD, le PT, le PST, l’UCP, le MDS, le PLD et la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’Homme (LADDH), estiment, pour leur part, qu’«il est vain de croire à l’existence d’une issue positive à ce conflit dans le cadre de l’ordre actuel» et que «ni le pouvoir, ni ses diverses excroissances ne sont en mesure de constituer un recours».

«Dialogue : avec qui et comment ?»
Ainsi, il semble que la crise persiste et que les différentes propositions n’arrivent pas à dégager une solution après quatre mois de Hirak. Selon le politologue et professeur universitaire Mohamed Hennad, «c’est sans doute parce que les choses n’ont pas suffisamment mûri.
Une nation qui décide de se soulever contre le règne de l’arbitraire et de la rapine pendant presque soixante ans ne peut pas réaliser ses objectifs en si peu de temps».
Il estime, à propos du commandement de l’armée qui prône la tenue d’une élection présidentielle le plus tôt possible, précédée d’un dialogue, que celui-ci, par la voix de son interface Gaïd Salah, «continue à répéter plus ou moins le même discours». «Personnellement, j’ai qualifié son dernier discours de «discours de l’impasse» parce qu’il n’a pas apporté d’éléments nouveaux. Il parle de dialogue, mais comment ? Et entre qui et qui ? Il parle de l’organisation d’une élection présidentielle «le plus tôt possible», mais beaucoup d’observateurs y voient un moyen de sauver le système.
Il avertit aussi contre «le vide constitutionnel», mais on y est déjà depuis l’annulation de l’élection prévue pour le 4 juillet 2019. Et puis, puisqu’il parle de Constitution «plébiscitée par le peuple» selon ses termes, en fonction de quel article il nous demande des choses ?», répond-il sans ambages.
La seule proposition intéressante, pour l’heure, et qui peut constituer une amorce pour une sortie de crise est le dialogue. M. Hennad déclare à ce propos : «Malgré tout, une tendance générale se dessine et qui consiste à aller vers un dialogue qui aboutirait à l’organisation d’une élection présidentielle dans un délai de six mois. Sauf que c’est ce dialogue qui pose problème actuellement ! Le chef d’état-major n’en dit pas grand-chose, sans doute aussi pour éviter que l’armée ne soit critiquée, de front, pour son intervention sur la scène politique. Il est clair que pour que ledit dialogue soit fructueux, il faut que le pouvoir propose, à son niveau, des personnalités acceptées par le mouvement populaire pour conduire ce dialogue avec les forces politiques et sociales du pays».

«Nous avons déjà perdu trop de temps»
A la question de savoir comment peut-on apprécier l’option de la Constituante, notre interlocuteur répond : «Maintenant, pour ceux qui réclament une Assemblée constituante, beaucoup de gens ne pensent pas que ça soit une bonne idée vu la perte de temps que cela induirait forcément à cause de débats, prétendument idéologico-identitaires, sans fin. Nous devons prendre conscience que nous avons déjà perdu trop de temps.
Il faut être pleinement conscient de la nécessité d’aller vers une élection présidentielle dans les meilleurs délais possibles pour éviter au pays une panne totale. Une fois le nouveau président élu, c’est lui qui prendra en charge les réformes nécessaires, y compris celle de la Constitution, et pourquoi pas une toute nouvelle Constitution pour marquer le début d’une nouvelle République que nous continuons, inlassablement, d’appeler de tous nos vœux.»<