L’emballement judiciaire en cours, avec la succession des arrestations et les comparutions de hauts responsables de l’Etat, notamment celles d’anciens Premiers ministres mis en détention provisoire, ne cesse d’alimenter les discussions.
Le sujet est sur toutes les lèvres. Par sa nature et les questionnements qu’il pose, il est davantage évoqué par les étudiants de la faculté de droit d’Alger, pour qui toute cette opération vise à faire diversion. Pour les futurs avocats, il aurait été plus «judicieux de réformer le secteur avant de passer aux actions judiciaires», estimant que l’agitation qui marque actuellement l’appareil judiciaire traduit une situation de «règlements de compte entre différentes parties au pouvoir». «Dans une période comme celle que nous traversons actuellement, il n’est pas urgent de sortir les dossiers de corruption», estime un étudiant en droit. «Il ne faut jamais perdre de vue les revendications exprimées par les citoyens qui veulent la construction d’un Etat démocratique», explique un groupe de jeunes filles abordé aux alentours de la bâtisse flamboyante de Saïd-Hamdine qui abrite la faculté de droit de l’université d’Alger.
Pour une étudiante en master rencontrée, «les affaires de corruption et de dilapidation de deniers publics bénéficient du principe d’imprescriptibilité», et l’urgence «est plutôt de mettre les balises d’un Etat de droit et une justice indépendante». Elle estime que «la crédibilité d’une action de justice passe inévitablement par une séparation réelle des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire».
Il aurait été judicieux de songer à une manière de rétablir la confiance entre l’Etat et le peuple avant de recourir aux purges. «Personne ne peut nier la crise de confiance qui prend le dessus entre le peuple et les institutions de l’Etat. D’ailleurs, les citoyens peinent à croire que la justice s’est libérée, ou qu’elle fonctionne de manière indépendante sans qu’elle ne reçoive des injonctions», ajoute un autre. «Certains n’hésitent pas à qualifier le défilé de hauts responsables aux portes de la Cour suprême de mascarade destinée à la consommation», d’autres sont déçus de voir la corporation des avocats, qui était parmi les premières à adhérer au mouvement populaire, prendre la défense des «corrompus» qui ont pillé l’argent public. «Ils auraient dû les laisser faire venir des avocats de l’étranger pour les défendre au lieu de souiller leur nom en le laissant assimiler à ces corrompus», dénonce un autre qui évoque une «contradiction» chez les robes noires.
Frustration
Depuis le début du mouvement populaire le 22 février dernier, les étudiants ont été les premiers à adhérer au Hirak. Ils ont même, de l’avis des observateurs, contribué au maintien de la mobilisation, en sortant chaque mardi pour réclamer le changement radical. Mais dans les couloirs et les travées de la faculté, les étudiants ruminent une frustration, celle de ne pas pouvoir mener des débats dans le campus au sujet de la crise politique qui secoue le pays. «Au moins du point de vue du droit», s’exclame une étudiante, pour qui il «y aurait une volonté politique de nous maintenir à l’écart du Hirak pour des raisons que nous ignorons». «Dans les salles de cours, personne ne parle de la crise politique inédite qui secoue le pays, et les enseignants s’abstiennent d’ouvrir le débat sur ce sujet avec les futurs juristes», fera-t-elle remarquer.
«Alors que le pays est confronté à une crise inédite, les enseignants refusent d’ouvrir le débat se contentant de nous inculquer que du théorique», dénonce un autre étudiant. «Dans les autres facultés, les étudiants marchent avec leurs enseignants, réfléchissent ensemble sur une sortie de crise… alors que chez nous, le silence nous est imposé», regrettent des étudiants. Ces derniers tiennent d’ailleurs à rappeler que la seule fois où des camarades ont organisé un forum sur le Hirak, cela a failli générer l’irréparable avec l’intervention de la Brigade de recherche et d’investigation (BRI). «Cette irruption dans l’enceinte de la faculté reste un triste souvenir pour notre faculté», témoigne un étudiant.n