«Qui suis-je ? Qui sommes-nous ? Que sommes-nous dans ce monde blanc ? Qu’est-il permis d’espérer ?» Voilà les trois questions essentielles que se posera Aimé Césaire avec ses compagnons les plus proches, tels Léopold Sedar Senghor, Birago Diop et Léon Dumas, quand il débarquera en France au début des années trente. Il découvre une métropole encore dans l’exaltation de sa «mission civilisatrice» avec l’Exposition coloniale et la commémoration du rattachement des Antilles.

L’étudiant brillant mais tourmenté était révolté par la condition humiliante faite à sa terre d’origine et plus encore par le drame subi par le continent africain. Il dira que Rimbaud a énormément compté pour nous, parce qu’il a écrit: «Je suis un nègre». Ce qui n’est pas étonnant de la part de ce dernier : à quatorze ans à peine, il avait consacré un poème à «Jugurtha», longtemps escamoté dans l’historiographie littéraire officielle.

VERS LE POINT D’ORIGINE
D’autres figures ont nourri la prise de conscience de Césaire et de ses compagnons : «Langston Hugues et Claude McKay, les nègres américains ont été pour nous une révélation. Il ne suffisait pas de lire Homère, Virgile, Corneille, Racine…», dira-t-il dans un livre d’entretien «Nègre je suis, nègre je resterai» (avec Françoise Vergès, Albin Michel 2005). En vers, il écrira : «Et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins chers que nous». Pour Césaire, il fallait de toute urgence retrouver le point d’origine de l’homme noir, se dépouiller des oripeaux du paternalisme et mettre un terme à l’inféodation séculaire et commencer à opérer le changement dans l’art de la parole et de l’écriture poétique en rupture avec la «poésie de décalcomanie» en vogue dans ses Antilles natales où l’exercice du sonnet passait pour une réussite d’assimilation. Un mot qui allait devenir emblématique sera le mot de passe de la quête et de la conquête identitaire : négritude. Il fait partie aujourd’hui des évidences culturelles. Mais il y a soixante ans, «le fait simplement d’affirmer qu’on est nègre était un postulat révolutionnaire», précisera Césaire plus tard, en ajoutant cette réflexion on ne peut plus actuelle : «Les Français ont cru à l’universel et, pour eux, il n’y a qu’une seule civilisation : la leur. Nous y avons cru avec eux ; mais, dans cette civilisation, on trouve aussi la sauvagerie, la barbarie. Ce clivage est commun à tout le XIXe siècle français. Les Allemands, les Anglais ont compris bien avant les Français que la civilisation, ça n’existe pas. Ce qui existe ce sont les civilisations».

LE LIVRE DE LA FONDATION
Son livre fondateur «Cahier d’un retour au pays natal» vibre de versets qui décideront du destin de toute la littérature africaine d’expression française. Frantz Fanon rapporte dans «Peau noire masques blancs» qu’une femme s’évanouit lors d’une conférence d’Aimé Césaire tant son français était «chaud»…
Il est ce «brasseur de souffrance et prenant sur lui tout ce sang, il s’affirme fondamentalement solidaire de tous les peuples piétinés». Joignant l’acte à la parole, il s’est jeté dans le combat en entrant en politique pour la dignité de ses frères. Pour mémoire son «Discours sur le colonialisme» en 1950 : «On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemin de fer… Moi, je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, de cultures piétinées, d’institutions niées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties». Autant de paroles qui se conjuguent avec l’ébranlement d’un vaste mouvement émancipateur des peuples humiliés à la recherche d’un nom pour leur patrie comme le prophétisait son contemporain Jean Amrouche.
«Le surréalisme nous intéressait, parce qu’il nous permettait de rompre avec la raison, avec la civilisation artificielle, et de faire appel aux forces profondes de l’homme», dit-il. Mais, tenant en horreur les chapelles et les dogmes, il refusa de se laisser inféoder par le surréalisme. Et cela remontait à loin comme cette anecdote en témoigne : «J’ai toujours été connu comme un rouspéteur. Je n’ai jamais rien accepté purement et simplement. En classe, je n’ai cessé d’être rebelle. Je me souviens d’une scène, à l’école primaire. J’étais assis à côté d’un petit bonhomme, à qui je demandai : «Que lis-tu ?» C’était un livre : «Nos ancêtres, les Gaulois, avaient les cheveux blonds et les yeux bleus…» «Petit crétin, lui dis-je, va te voir dans une glace !» Ce n’était pas forcément formulé en termes philosophiques, mais il y a certaines choses que je n’ai jamais acceptées et je ne les ai subies qu’à contrecœur».

TOUT L’HOMME
A propos de surréalisme, il faut cependant savoir qu’André Breton parmi les premiers avait fait son éloge : «Aimé Césaire est un Noir qui est non seulement un Noir mais tout l’homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases et qui s’imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité». C’est contre l’aliénation sous toutes ses formes qu’il mobilisa son énergie vitale. Ce que l’on qualifia chez lui de «contre-racisme» n’est que l’expression d’un humanisme incandescent car «le nègre, c’est aussi le juif, l’étranger, l’amérindien, le gitan, l’indien, l’analphabète, l’intouchable, le différent, le voisin…», précise Breton. Son œuvre poétique est à l’image d’un vaste village africain, tellurique, foisonnante, torride et sonore comme un tam-tam ponctuant peines et allégresses de la grande tribu humaine et portant surtout au monde la voix de «ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni l’électricité». C’est une vraie «arme miraculeuse» d’invention poétique massive. «Faire un village ou un poème est du même ordre», affirmait-il. Homme d’engagement, Césaire était aussi celui des ruptures. Après un étroit compagnonnage avec le PCF, il se résolut à prendre ses distances en 1956 pour cause de tiédeur de ce dernier à l’endroit des questions nationales. Il adressa une lettre ouverte mémorable au dirigeant du PCF, Maurice Thorez. Il pouvait au demeurant faire montre de son sens du pragmatisme en défendant, par exemple, le «départementalisme» pour les Antilles dans l’attente d’une authentique autonomie, quitte à être voué aux gémonies par les partisans de l’indépendance… La traite des noirs, les navires négriers, la ségrégation bestiale sont autant de fléaux irrécusables. Césaire fut parmi les premiers, notamment dans sa pièce «La tragédie du roi Christophe» (1963), à traiter du «soleil des indépendances» africaines : «la libération, c’est épique, mais les lendemains sont tragiques.». Et d’ajouter : «Nous protestons contre le colonialisme, nous réclamons l’indépendance, et cela débouche sur un conflit entre nous-mêmes. Il faut vraiment travailler à l’unité africaine. Elle n’existe pas. C’est effroyable, insupportable. La colonisation a une très grande responsabilité : c’est la cause originelle. Mais ce n’est pas la seule, parce que s’il y a eu colonisation, cela signifie que des faiblesses africaines ont permis l’arrivée des Européens, leur établissement.»

«LES FAUX UNIVERSALIsMES»
Ainsi donc au soir de sa vie, Césaire n’a pas cessé de s’interroger et de nous interpeller : «A l’heure où nos identités, déçues par le mythe du progrès et dévastées par les faux universalismes, se réveillent, leur revendication ne peut-elle être que passionnelle et violente ? Affirmation de soi et négation de l’autre sont-elles inséparables ? «Peu m’importe qui a écrit le texte de la «Déclaration des droits de l’homme» ; je m’en fiche, elle existe. Les critiques contre son origine «occidentale» sont simplistes. En quoi cela me gênerait-il ? Il faut s’approprier ce texte et savoir l’interpréter correctement». C’est la question – et le défi- lancé par le vieil homme à ses frères du Sud. Non sans interpeller l’Occident : «On peut toujours raconter n’importe quoi sur ce qui s’est passé :«Regardez dans quel état sont ces malheureux. Ce serait un bienfait de leur apporter la civilisation … les Européens croient à la civilisation, tandis que nous, nous croyons aux civilisations, au pluriel, et aux cultures».
Pour sa part, Cheikh Anta Diop avec «Nations nègres et culture» (1955) a ouvert la voie à une vison désaliénée et novatrice de l’univers africain pré-colonial. Pour ce dernier, contrairement à la thèse généralement admise jusqu’à là, au lieu du passage universel du matriarcat au patriarcat, l’humanité est, dès l’origine, scindée en deux berceaux géographiques distincts, dont l’un propice à l’éclosion du matriarcat, l’autre propice à celle du patriarcat, et que ces deux systèmes se sont partagés et même disputés les différentes sociétés humaines. La différence jusqu’à là constatée pour mieux mettre en relief une carence, un retard historique que comble curieusement la colonisation, devant être perçue comme une originalité irréductible. Mieux, Anta Diop a montré dans son «Etude comparée des systèmes politiques et sociaux de l’Europe et de l’Afrique» la dualité des itinéraires politiques et sociaux qui caractérise les deux univers. D’un côté, «L’Etat-cité, le patriotisme, la xénophobie, l’individualisme, la solitude morale et matérielle, le dégoût pour l’existence, enfin un idéal de violence et de conquête», de l’autre l’Etat territorial, le collectivisme social, un idéal de justice et de paix… Comme on peut le penser, les travaux de Diop n’ont pas fait l’unanimité sur le plan scientifique. Certaines de ses démonstrations ont été évidemment contestées. Car sur l’un des terrains le plus fécond du discours colonial – l’anthropologie- ce dernier a bâti une critique rigoureuse de l’impérialisme en le démasquant dans ses plus habiles travestissements.

«CIVILISATION OU BARBARIE ?»
On ne peut pas contester à Cheikh Anta Diop (1923-1986) sa dimension de visionnaire en ce qui concerne la place de l’Afrique dans l’histoire. Les découvertes archéologiques majeures des années 2000 dans le continent attestent aujourd’hui de ses travaux pionniers. L’auteur de «Civilisation ou barbarie» fut d’une intégrité inflexible. Il n’a cédé ni aux honneurs compromettants ni plié aux heures de persécution. Planté dans sa terre du Sénégal, il fut comme un baobab majestueux. Pour mémoire le «Discours sur le colonialisme» en 1950 d’Aimé Césaire : «On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemin de fer… Moi je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, de cultures piétinées, d’institutions niées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties». Homme d’engagement, Césaire était aussi celui des ruptures.
Civilisation ou mystification ? «La libération, c’est épique, mais les lendemains sont tragiques», affirmait Césaire à l’automne de sa vie. «Nous protestons contre le colonialisme, nous réclamons l’indépendance, et cela débouche sur un conflit entre nous-mêmes. La colonisation a une très grande responsabilité : c’est la cause originelle. Mais ce n’est pas la seule, parce que s’il y a eu colonisation, cela signifie que des faiblesses africaines ont permis l’arrivée des Européens, leur établissement». Question en écho à celles du jeune Césaire des années trente : où est la place de l’homme africain dans la mondialisation, civilisation ou barbarie. La question est loin d’être définitivement refermée. Certes, la traite des noirs, les navires négriers, la ségrégation bestiale, la dépossession de la terre sont autant de fléaux qui appartiennent aujourd’hui à une histoire douloureuse qui restent à interroger et à mettre en écriture. Mais la vague de l’oppression en se retirant a laissé derrière elle d’autres formes de liens d’aliénation et de dépossession fratricides.
Frantz Fanon, la voix radicale des «damnés de la terre», n’avait-il pas affirmé : «Le grand succès des ennemis de l’Afrique, c’est d’avoir corrompu les Africains eux-mêmes». A méditer, en ces jours où des peuples d’Afrique luttent contre les impostures de pouvoir qui leur ont été imposés.