L’anthropologue des religions, Zaïm Khenchelaoui, est, entre autres, un connaisseur de l’Azerbaïdjan, l’ancienne République soviétique. Dans cet entretien accordé à « Reporters », il évoque un certain Imadeddin Nassimi, une grande figure de la pensée islamique, et dont le nom vient de rejoindre l’espace…

Reporters : L’Union astronomique internationale (UAI) vient d’attribuer à une planète mineure, découverte en 1995, le nom du poète et penseur azerbaïdjanais Imadeddin Nassimi. Pourquoi lui ?
Zaïm Khenchelaoui : Nassimi est semblable à une étoile apparue furtivement dans la nuit de l’histoire. Il en a d’ailleurs payé le lourd prix en offrant sa propre vie par charité. Son message humaniste et son engagement pour un islam d’amour, de lumière et surtout de savoir l’a conduit droit au supplice et c’est bien pour toutes ses raisons que l’Union astronomique internationale (UAI) a attribué son nom à une planète mineure, découverte par des astronomes tchèques le 24 octobre 1995 à l’observatoire Kleť. Son appellation provisoire était 1995 UN2. Affectée au numéro permanent 32939, cette planète suit une orbite entre Mars et Jupiter, dans la ceinture d’astéroïdes et a été observée à ce jour, 807 fois dans les différents observatoires du monde dont celui situé dans la République tchèque, en Bohême-du-Sud qui est à l’origine de cette découverte. Imadeddin Nassimi, de nom complet: Seyyid Ali ibn Seyyid Mohammed, né en 1369 à Shemakha et mort en 1417 à Alep, était tout aussi soufi que poète et, par ailleurs, penseur. Son père dont le titre de seyyid semble indiquer qu’il descendait du Prophète jouissait d’un grand prestige à Shemakha et dans tout le Caucase. Nassimi maîtrisait la médecine, l’astronomie, l’astrologie, les mathématiques, la logique, la littérature (arabe, persane et turco-azéri), la philosophie classique orientale et grecque antique. Son génie est, en partie, dû à l’environnement intellectuel exceptionnellement raffiné caractérisé par un nombre extraordinairement élevé d’écoles, de medersas et d’espaces artistiques consacrés à la musique et la poésie ainsi que de riches bibliothèques publiques et privées outre la célèbre académie de médecine Dâr-û-Shifâ sans parler du nombre incalculable de zaouïas et de sanctuaires soufis.

Sa mort est souvent comparée à celle du Mansur al-Hallaj (858-922), lui aussi condamné et exécuté…
Nassimi est mort en martyr pour un ghazal soufi dont on n’avait pas à s’en offusquer outre mesure ni à crier à l’apostasie de son auteur :
« Ouvre l’œil à Dieu Le Vrai si tu souhaites accéder à ma face Or, l’œil qui scrute son nombril, comment verrait-il l’empreinte de Dieu sur le visage ? »
Le chroniqueur aleppin Ahmed ben Ibrahim écrit dans Târikh Alep à propos de l’exécution injuste de Nassimi qu’il avait été écorché vif, crucifié puis décapité pour des raisons qui semblent relever plus de la politique que de la théologie. Les cadis malékites qui remplissaient la fonction de l’autorité judiciaire à l’époque s’étaient prononcés plutôt contre cette sentence cruelle que l’Emir voulait à tout prix mettre à exécution craignant la popularité grandissante de Nassimi. Il en fut de même pour Hallaj qui sera mis à mort pour s’être fait accusé, à tort, d’avoir participé à la révolte des zanj (esclave) qui fut le soulèvement majeur contre le pouvoir central des abbassides. Or, le chef d’accusation de sa condamnation proprement dite procède du fait qu’il aurait proclamé publiquement « ana al-haqq » (Je suis le Vrai). On rapporte qu’en soufi accompli, Nassimi va au supplice avec foi et dignité. Observant son sang couler, son bourreau lui lança par mépris : « Toi qui prétend être à l’image de Dieu, pourquoi pâlis-tu alors que ton sang fuit ? » Nassimi sourit pour la dernière fois et lui dit avec douceur et délicatesse : « Je suis le Soleil d’amour à l’horizon d’éternité. A l’instant où il se couche, il est dans l’ordre des choses que le soleil pâlisse ». Le martyre de Nassimi fut immortalisé par un magnifique film de 96 mn sorti en russe et en azéri en 1973 dans les studios azerbaïdjanfilm. En 1974, lors du 7e festival du film soviétique à Bakou, le film reçut le premier prix du meilleur Film historique. Rasim Balayev dans le rôle principal de Nassimi a été récompensé par le prix de meilleur Acteur.

En Azrebaïdjan, plusieurs événements lui sont dédiés, surtout cette année, à l’occasion de son 650e anniversaire. Pensez-vous qu’il mériterait plus de considérations dans d’autres pays musulmans ?
La première commémoration eut lieu au début des années 1970 à l’occasion du 600e anniversaire de sa naissance. Il y a eu le film dont je viens d’évoquer, la réédition de ses recueils de poésies traduits du russe en arabe et même en français. Un timbre-poste soviétique a été émis en son honneur. L’Institut de Linguistique de l’Académie Nationale des Sciences de l’Azerbaïdjan a reçu le nom de Nassimi à cette occasion de même qu’une station de Métro à Bakou ainsi que plusieurs artères principales et places publiques dans la capitale et dans de nombreuses villes du pays. Des villages entiers portent son nom. Son mausolée vient d’être restauré à Alep en coordination avec le gouvernement syrien et ses descendants arabes sont reçus depuis peu en citoyens d’honneur en Azerbaïdjan, pays natal de leur aïeul. 2019 a été proclamé par le président Ilhem Aliyev année de Nassimi en Azerbaïdjan auprès de l’UNESCO. Depuis 2018, un festival international de poésie, d’art et de spiritualité se tient à Shemakha, ville natale de Nassimi avec le partenariat d’Euronews. Dans la même année, un buste a été érigé à Moscou par l’Institut d’Etat des Relations Internationales à Moscou en marge d’un festival consacré à sa pensée universelle. C’est dire l’hommage exceptionnel, transnational et transconfessionnel rendu à cette grande figure de la pensée islamique que beaucoup de musulmans ignorent hélas encore. Je travaille en ce moment avec des collègues académiciens islamologues pour la réédition de ses poèmes en Azerbaïdjan en français et en arabe de façon à pouvoir toucher un plus grand nombre de lecteurs et de le faire mieux connaître, ainsi, à travers le monde.

En ce 21e siècle, quel pourrait être l’apport des œuvres de Nassimi dans un monde musulman où l’intolérance est toujours omniprésente ?
Permettez-moi de dire un mot sur la spécificité doctrinale du houroufisme dont se réclamait Nassimi avant d’enchaîner sur votre question. Ce serait d’ailleurs une manière instructive pour y voir plus clair et essayer d’y répondre en amont. Ce mouvement soufi procède de l’arabe hurûfiyya. Il s’agit d’un ordre confrérique (tariqa) qui apparait dans le Caucase vers le XIVe siècle où il connut un succès considérable grâce au charisme exceptionnel du grand maître Fazlullah Naîmî, l’un des continuateurs de l’enseignement de Halladj, d’Avicenne, de Ghazali, d’ibn Arabi et de Rûmi à travers son œuvre capitale Jawîdân-nameh ou «le Livre de l’Eternité» avant d’être exécuté par Miran Shah le fils de Tamerlan en 1394 près du château d’Alinja dans la province du Nakhitchevan. Chez-nous dans le Maghreb, le houroufisme (science des lettres et des chiffres) fut initié beaucoup plus tôt par l’alchimiste algérien mondialement connu abû al-‘Abbâs Ahmed ben ‘Alî al-Bûnî, auteur de « shams al-ma‘ârif al-kubrâ » (le soleil de la gnose) et de « manba‘ usûl al-hikma » (Les Sources de la Sagesse), né à Bône (Hippone = actuelle Annaba) et mort en Egypte (ou possiblement en Tunisie) en 622H/1225, avant de gagner l’Orient. Enfin, pour revenir à votre question relative à l’intolérance que nous vivons au quotidien, je dirais qu’elle est due pour l’essentiel à notre ignorance vis-à-vis de ce que nous sommes, de notre déconnection avec le présent et de notre rupture avec le passé. Il convient, par conséquent, d’œuvrer en toute urgence à une réconciliation avec soi-même si nous espérons pouvoir sortir un jour de ce cette impasse psychologique dans laquelle nous nous sommes mis quasi volontairement. Il suffit de méditer l’exemple de cette dimension alphanumérique encore inexplorée du soufisme qu’il convient d’en célébrer les figures emblématiques aujourd’hui avec fierté et d’en réhabiliter le message alchimique non seulement pour son intérêt spirituel, mais aussi pour ce qu’il véhicule comme savoir scientifique, logique et mathématique absolument incroyable.