Une marche sous le signe de la persévérance, malgré quelques dissonances dans l’organisation. L’actualité politique nationale et internationale a fortement impacté les slogans du Hirak éstudiantin de ce 17e mardi.

L’esplanade de la place des Martyrs derrière la bouche de métro bourdonne d’étudiants. L’emblème national est à l’honneur, ponctué çà et là par les drapeaux amazigh et palestinien.
Dès 9h30, les premiers groupes se forment. Par affinité. Par université. Les « Badissistes-novembristes », une vingtaine, sont les premiers à investir les lieux. Ils sont à l’écart des autres étudiants chez qui ils suscitent de plus en plus une méfiance grandissante.
On se prépare pour former la tête du cortège avec un patchwork de banderoles, traduisant la diversité des points de vue dans la mouvance estudiantine, sur les questions de l’heure : « Contre la mafia politico-financière », « La justice de Bouteflika ne jugera pas ses voleurs », « Rupture des relations avec la France »… Les étudiants-organisateurs peinent à rassembler leurs congénères derrière
« la banderole » la plus rassembleuse, qui prônent la cohabitation et le vivre-ensemble et qui chute sur « Nous sommes un Hirak pour une Algérie forte et pour tous ! ». Tout autour, les agents des RG communiquent par radio ou par téléphone, tous les détails de la manifestation : estimation du nombre et surtout la teneur des pancartes et banderoles. Les caméscopes et appareils photo balayent toute l’aire du rassemblement. Gros plan sur les organisateurs. Mais aussi sur la presse…
10h40, on entonne Qassaman, signal du départ, et avant que le cortège ne s’ébranle, on observe une minute de silence. Les avis sont partagés. Elle est le fait de quelques-uns. Les badissistes notamment. Pour beaucoup d’étudiants, c’était une minute de silence à la mémoire des victimes du Soudan. En réalité, c’est pour Morsi, l’ancien président égyptien, décédé lundi durant sa comparution devant un tribunal.

Morsi s’invite chez les étudiants
Pendant la minute de silence, un salut, pour le moins équivoque, est exécuté : main levé avec trois doigts, certains affichent quatre doigts… Sur le plan de symbolique, un seul doigt peut faire toute la différence ! Le salut avec trois doigts peut rappeler le salut scout, le salut du défi, popularisé en Thaïlande par le film « Hunger Games » ou encore les trois doigts de Svoboda, ce parti ukrainien d’extrême droite… Lequel donc ? Quant aux quatre doigts, les fans d’Erdogan apprécieront…
Quoi qu’il en soit, Morsi est bien présent chez les étudiants ce mardi. D’une partie au moins, la plus bruyante de toute évidence. Mais il ne fait pas l’unanimité. Beaucoup d’étudiants s’insurgent contre les pratiques du groupuscule des Badissistes et de leurs soutiens de circonstance parmi les pro-islamistes. « Je ne suis pas un descendant de Ben Badis, s’insurge cet étudiant, qu’on ne vienne pas dénaturer notre noble combat pour la démocratie et la liberté ! Et ce groupuscule profite justement de notre esprit démocratique pour imposer ses points de vue. Vous vous imaginez si chaque étudiant ramenait sa chapelle politique ? Nous aurions toutes les têtes de listes des partis et des courants politiques au lieu et place des véritables préoccupations des étudiants.»
Même si les slogans, dans leur grande majorité, restent incisifs, certains ont fini par subir quelques triturations chez certains étudiants qui trouvent que les derniers développements donnent du crédit à l’action du chef d’Etat-major. Le slogan « Djeïch, chaâb khawa, khawa », auquel habituellement on accole « Gaïd Salah chef de la issaba », se transforme en « alliés de la France avec el issaba »…
Un sentiment anti-français très présent ce mardi, au point où même la camerawoman de l’AFP est prise à partie par quelques étudiants qui n’ont pas accepté le fait que «France» s’énonce dans AFP. « Nous n’avons rien contre toi, tu es Algérienne, mais tout ce qui vient de la France, nous ne l’acceptons pas ! » La jeune agencière ne se laisse pas faire et défend son droit à exercer son métier d’informer. Un passant, d’un certain âge, s’offusque de la scène et a cette réflexion : « Si tous ces étudiants sont contre la France, je me demande qui a fait le pied de grue devant l’institut français, en 2017, lorsqu’on a annoncé un concours d’études en France…» Ce mardi, la liberté de la presse a encore pris un sale coup.

« Silmiya jusqu’au bout et advienne que pourra »
Ils étaient quelque 2 000 étudiants à battre le pavé. Sous haute surveillance. Etudiants et forces de l’ordre, s’accommodent les uns des autres. Le tracé est balisé et chacun semble trouver son compte. Arrivé à hauteur du jardin Khemisti, le cortège se tait et évite le centre d’examen du lycée Barberousse. Un élément des RG n’hésite pas à héler un étudiant pour lui demander la suite des événements : « Hé ! Hamza, par où va se déployer le cortège ? », « On va prendre par Amirouche puis remonter jusqu’à Didouche et bifurquer vers Audin », lui rétorque ce dernier, occupé à rafistoler sa banderole. « Ok, Hamza, c’est beaucoup mieux ainsi ! » et il s’éloigne pour répercuter l’info dans son talkie-walkie. A force de se côtoyer, on finit par sympathiser…
Les slogans et mots d’ordre se suivent et n’épargnent personne. Bouteflika est fortement sollicité, aux côtés de Tliba, Bensalah, Bedoui et Gaïd. Même Nezzar n’échappe pas à la vindicte estudiantine. Même les partis ne sont pas en reste. On propose leur dissolution. Certaines pancartes s’en prennent au FLN, TAJ, MPA, TAJ, PEP et même au RCD et au FFS ! Difficile d’y trouver une logique.
Dans ce vacarme qui fait vibrer le boulevard Amirouche, un son strident se détache. Celui d’une douleur longtemps contenue. Un sourd-muet hurle sa colère, avec le seul son possible. Une note unique. « Aggoun ou hadrouh ! » (même muet, ils ont réussi à le faire parler), dira un passant. Ce sourd-muet fera tout le trajet, du début de Ben M’hidi, jusqu’à Audin.
D’autres citoyens suivront le cortège des étudiants, devenu un rituel chaque mardi, au point où certains préparent à l’avance leurs pancartes pour prendre part à la procession.
A Audin, la marche se transforme en sit-in. Plus question d’avancer à cause des épreuves du Bac à quelques centaines de mètres de là. Pas question de perturber la quiétude des candidats. D’ailleurs, officiellement, le rassemblement prend fin à midi, beaucoup plus tôt que la dernière fois. Ce qui n’empêchera pas les plus obstinés, comme à chaque fois, de poursuivre leurs chants et leur procession jusque devant la Grande-poste, où les attend une imposante armada de policiers des URS.
Le face-à-face est serein. Inamical certes, mais sans animosité. L’hélicoptère tournoie toujours au-dessus de la Grande-Poste. Et le soleil tape fort. Moins d’une heure plus tard, les derniers protestataires sont évacués avec tact vers la rue Charras et les escaliers menant boulevard Amirouche. La marche se termine dans le calme et quasiment sans échos sur les réseaux sociaux en raison des perturbations que connaît Internet suite à l’examen du Bac. Mais la question du moment est celle de savoir qu’arrivera-t-il à ce mouvement dans les semaines à venir, avec l’approche des grandes vacances, mais surtout quel avenir pour le mouvement étudiant, en l’absence d’une véritable représentation ?