Reporters : Le mouvement populaire est à son 4e mois de manifestation. Quelle lecture faites-vous des slogans brandis par les manifestants ?
Lahouari Addi : Les slogans des manifestants des vendredis expriment de la colère et des revendications légitimes. «Ya sarrakine klitou el bled» veut dire que la population exige que l’argent public soit géré par des personnes qui rendent compte aux électeurs. Sans ce que la langue anglaise appelle accountability, il n’y a pas de démocratie. Cela veut dire rendre compte de l’usage de l’autorité publique par l’élu ou par le ministre. Dans les Etats de droit, les élus rendent comptent régulièrement à travers l’alternance électorale et sont sanctionnés électoralement. En plus, s’il y a détournement de l’autorité publique, la justice intervient. En Algérie, un Premier ministre est en fonction pendant plusieurs années, il gaspille, il détourne de l’argent et puis s’en va. Au suivant, qui gaspillera et qui volera encore plus que lui. Sans rendre compte à quiconque.

Oui, mais aujourd’hui Ouyahia et Sellal, anciens Premiers ministres, sont en prison et vont rendre des comptes ?
C’est parce que le chef d’état-major craint pour le régime qu’il a demandé au ministre de la Justice de les mettre en prison. C’est-à-dire que Ouyahia et Sellal vont rendre des comptes à un général et non à l’électorat ni à une justice indépendante. En outre, Ouyahia et Sellal ne sont que la partie visible de l’iceberg. Et si la mobilisation populaire diminue, ils seront libérés dans deux mois sur simple coup de fil du même général. Ce n’est pas cela l’Etat de droit que revendiquent les manifestants.

Y a-t-il une lecture particulière à faire du slogan le plus répété, à savoir « yatnahaw ga3 » ?
« Yetnahaw ga3 » est un slogan légitime et il exprime une grande maturité de la population. Il vise tous ceux qui ont été désignés par le commandement militaire, à travers la police politique, à des fonctions électives. Il vise le Président par intérim, le Premier ministre et son gouvernement, les députés et les sénateurs. Les Algériens veulent élire leur Président, leurs députés et leurs maires. Les généraux refusent et leur disent : «Vous n’êtes pas suffisamment mûrs, vous risquez d’élire des islamistes, des berbéristes, des communistes, des traîtres à la patrie, etc. On va choisir pour vous». Les manifestants répondent : « blad bladna ou dirou rayna, nous élisons qui nous voulons pour 5 ans ».
Le pays est dans l’impasse.

Le pouvoir tient à sa feuille de route et le Hirak insiste sur le départ du régime. Quel scénario possible dans les jours et les semaines à venir ?
Le pays n’est pas dans l’impasse, il est en pleine révolution. C’est une crise de croissance et chacun défend sa vision et ses intérêts. Cela va prendre encore quelques mois. En schématisant, je dirais qu’il y a deux rapports de force. L’un entre l’état-major et la rue, et l’autre, plus feutré et moins visible, à l’intérieur de l’état-major entre l’aile dure (les hardliners) et l’aile modérée (les softliners). Si la pression de la rue diminue, l’aile dure prendra le dessus et lancera la répression contre les manifestants. Mais si le Hirak continue et monte en puissance, les généraux de l’aile dure seront mis à la retraite et la voie pour une transition pacifique et raisonnable sera dégagée. Ce n’est pas le Hirak qui prolonge la crise, c’est l’aile dure de l’état-major.

L’ANP est un acteur majeur dans la situation de crise que traverse le pays et sa parole est très attendue depuis le début de la crise. Quelle lecture faites-vous à ce propos ?
L’ANP n’est pas un acteur politique, l’ANP est une institution de l’Etat qui ne fait pas de politique. En plus des dizaines de milliers d’hommes de troupe, l’ANP ce sont les centaines de lieutenants, capitaines, commandants et colonels. Ces officiers ne font pas de politique. Ce sont des soldats disciplinés qui obéissent à la hiérarchie et à la chaîne de commandement. Leur discipline est un atout pour la construction de l’Etat de droit.
Par contre, le commandement militaire, pour des raisons liées à l’histoire, s’est identifié au peuple et s’est approprié la prérogative du peuple : la souveraineté. Quand Gaïd Salah parle, il ne s’adresse pas aux civils, il s’adresse aux militaires pour leur dire que l’état-major est avec le peuple parce qu’il sait que la majorité des lieutenants, capitaines, commandants et colonels sont sensibles aux revendications du Hirak. La même maturité politique de la population existe chez les officiers qui savent que la discipline hiérarchique et l’unité de l’armée sont vitales pour la nation. L’armée est dépolitisée, maintenant c’est à l’état-major de se dépolitiser et de laisser la politique aux civils.

A travers vos écrits, nous comprenons que vous êtes optimiste quant à l’instauration d’un l’Etat de droit en Algérie. Sur quoi fondez-vous cet optimisme ?
Je suis optimiste parce que, comme je vous l’ai dit, c’est une crise de croissance. Après le Hirak, les institutions et l’administration gouvernementale seront mieux gérées et la population sera respectée. Cette crise s’inscrit dans un développement historique. La génération précédente a construit un pouvoir central indépendant des capitales étrangères, et la génération présente veut construire, sur cet acquis, un Etat de droit où les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire seront autonomes les uns des autres. Aucune force ne s’opposera à la réalisation de cet objectif.

Qu’en est-il des interventions étrangères qui veulent s’immiscer dans le Hirak ?
L’Algérie est visée particulièrement par les Emiratis et les Saoudiens. Ils se sont implantés en Libye pour intervenir en Algérie. Ils ont fait des tentatives que les services de sécurité ont fait échouer. Quand la presse annonce que l’ANP a arrêté des terroristes à la frontière ou ailleurs, je pense que c’est en fait des mercenaires payés par les Saoudiens et les Emiratis. Mais ils n’ont aucune chance en Algérie pour deux raisons. Premièrement, le niveau de conscience nationale est plus élevé en Algérie que ne le croient les émirs du Golfe. Deuxièmement, tant qu’ils sont alliés à Israël et aux Américains, la majorité des Algériens les considèrent comme des traîtres.

  • Lahouari Addi a enseigné à l’université d’Oran. Il est professeur émérite en sociologie à Sciences Po Lyon, et Visiting Scholar à Georgetown University, Etats-Unis. Son dernier livre, publié en anglais et en français Le nationalisme arabe radical et l’islam politique (Georgetown University Press, Washington DC et Barzakh, Alger, 2017).