Le journaliste et auteur Hmida Ayachi était, la semaine dernière, l’invité du débat citoyen organisé chaque lundi sur les marches du Théâtre national algérien, pour apporter son point de vue sur le formidable mouvement populaire, sur les enjeux, les défis et les perspectives de la «révolution pacifique» du 22 février, et sur les stratégies du système et ses méthodes.

Invité, lundi dernier, à intervenir lors du débat citoyen hebdomadaire sur les marches du TNA, H’mida Ayachi a estimé que ce que nous vivons depuis près de quatre mois n’est pas un «Hirak», mais une «révolution pacifique». Pour lui, «le mot Hirak s’est généralisé sous l’influence de médias arabes qui ont utilisé ce terme pour qualifier les révolutions du printemps arabe. Car, ceux qui les ont soutenus ne voulaient pas de révolutions mais de réformes au sein des régimes arabes (Egypte, Tunisie, Syrie, etc.)». Et d’expliquer : «Hirak en français, c’est mouvement, cela signifie qu’on réforme le système mais on ne change pas sa nature profonde. On change juste les stratégies. Or, ce que nous vivons est une révolution en mouvement». Selon l’auteur de «Dédales», il y a une «crainte» de l’usage du mot «révolution», et cela trouve son explication dans les origines et les soutiens du «Hirak». H’mida Ayachi considère que ceux qui l’ont encouragé sont «des ONG et des pays capitalistes, principalement les USA et l’Union européenne. Et, ces pays-là veulent des réformes : démocratie, libertés individuelles mais aussi une économie de marché, et de ce fait, une intégration dans la mondialisation». Le terme de révolution fait peur également parce que son processus et son usage sont associés au «mouvement de gauche, au communisme, à la révolution bolchévique et aux mouvement de libération, ces derniers s’étant élevés à la fois contre le colonialisme et le capitalisme de type colonial», soulignera l’intervenant. Pour lui, «la spécificité de la révolution est qu’elle se construit dans un rapport hostile à l’occident», et ce dernier a édifié une image et des représentations la faisant passer pour «dépassée». Ainsi, l’occident «préfère le Hirak», même s’il y a des différences de grandes différences dans la forme et dans le contenu entre les concepts de Hirak et de révolution.

«Une révolution en mouvement»
Revenant sur le processus révolutionnaire en cours en Algérie, H’mida Ayachi a indiqué que celui-ci tenait en plusieurs points : d’abord, ce sont les jeunes, les jeunes des stades qu’il qualifie de «jeunesse prolétarienne qui n’avaient rien à perdre» qui ont été les premiers à porter ce mouvement, suivi/accompagné toutefois par «toutes les catégories de la société». Autre spécificité, «sa globalité», puisqu’il touche toute l’Algérie. Le mouvement n’a pas de leader dans le sens traditionnel du terme, c’est une «révolution du peuple», et c’est ce peuple qui guide la classe politique. De plus, les slogans sont simples et clairs et relèvent de «l’intuition populaire». H’mida Ayachi note la forte présence des femmes, habillées de diverses manières (voilées ou non), de différents niveaux d’instruction, et considère que cette présence dans l’espace public fait voler en éclats tous les stéréotypes et les discours sur les femmes d’au moins deux décennies. L’orateur a également mis l’accent sur le concept de «Silmiya» (pacifique), en insistant sur le fait qu’il soit «collectif». Pour lui, ce pacifisme qui caractérise les marches du vendredi est le résultat également de notre douloureuse expérience de la violence dans les années 90’. La «Silmiya» change aussi «l’image et la compréhension de la personnalité algérienne (L’Algérien est violent disait-on)». Autre point important : «La Silmiya a enchainé le système qui n’ pas user de violence», estime-t-il. Et d’ajouter : «Il y en a qui remercient l’armée ou les services de sécurité de ne pas avoir usé de violence, or, c’est la force du pacifisme du peuple qui a imposé un rapport de force, car la nature de tout pouvoir ou système est de réprimer». En outre, l’invité de lundi dernier a considéré que notre «révolution pacifique» constitue la «deuxième vague» des processus de changements dans le monde ou «printemps arabes», la première vague, selon H’mida Ayachi ayant «atteint ses limites parce qu’elle est entrée dans des stratégies internationales». Pour lui donc, la deuxième vague «a commencé en Algérie. Et je pense qu’elle ne va s’arrêter, elle peut toucher le Maroc ou les pays du Golfe. Cela peut prendre cinq ou six ans».

«Yetnahaw ga3» !
Tout en mettant l’accent sur le fait que dans chaque révolution, une contre-révolution se met en place pour détruire les acquis, H’mida Ayachi considérera que le processus en cours en Algérie est, en fait, le troisième de son histoire. «La troisième vague». Selon lui, le printemps berbère d’avril 1980 est la première vague. C’était «une contestation contre la vision du parti unique qui a essayé de faire de la richesse linguistique et culturelle un handicap. C’est un soulèvement pour les libertés démocratiques», rappelle-t-il. Suivront «des transformations culturelles qui seront portées à la fois par le mouvement théâtral, les étudiants et les intellectuels à l’exemple de Kateb Yacine, Salem Chaker et Mouloud Mammeri», signale-t-il. Mais une contre-révolution s’est mise en branle et «l’Etat a encouragé la montée de l’islamisme», indique-t-il. Quelques années plus tard, l’Algérie vivra une deuxième vague, celle d’octobre 88, que H’mida Ayachi nomme «intifada». Mais cette ouverture (multipartisme, presse privée, associations, élections…) a été confrontée à une contre-révolution («montée du mouvement islamiste populiste») et les limites de cette période ont été atteintes en 1991. «Après la guerre civile, on a ramené Bouteflika. Sa période a été marquée par un recul voire une «liquidation de tous les acquis d’octobre 88 et nous sommes allés vers un système personnel [autocratique]. Ainsi, le noyau dur du système des années 90’ a changé, et il y a eu une alliance entre les forces de l’argent et les politiques». H’mida Ayachi passera en revue l’histoire du système politique algérien, de 1962 à nos jours, en abordant les coups d’Etat, les alliances et les cooptations (et en rappelant que l’Algérie a vécu un moment (quelques années) sans constitution sous Boumediene), jusqu’à la nouvelle donne : le peuple dans la rue, qui demande non pas des réformes mais «un changement de système». D’où l’usage de la fameuse expression «Yetnahaw ga3» (qu’ils partent/dégagent tous) qui est la parfaite expression de la revendication populaire. H’mida Ayachi conclura son intervention par l’importance de la «transition pacifique du système», tout en pointant la nécessité de ne pas «idéologiser la transition», de s’entendre sur une feuille de route et de débattre, discuter, échanger et réfléchir, pour faire émerger de nouvelles élites, notamment politiques, et aller vers des élections pluralistes. Suivra un débat avec l’assistance où le rôle de la presse a été pointé. Pour beaucoup d’intervenants, «la presse n’est pas libre» et le traitement médiatique (notamment des médias lourds) de la «révolution pacifique» ne rend pas compte de son essence, sa singularité et des revendications des manifestants. La parole a été donnée, enfin, aux citoyens qui ont chacun donné leurs points de vue sur notre pays et sur un peuple qui marche pour des lendemains meilleurs.