Dans cet entretien, l’expert en nouvelles technologies d’information et de communication (TIC), revient sur la coupure d’Internet qu’il qualifie de« scandaleuse » et qui donne une « mauvaise image » de l’Algérie sur la scène internationale. Il préconise de chercher d’autres mécanismes pour lutter contre la tricherie au lieu de recourir au blocage global ou partiel du réseau internet.

Reporters : La connexion Internet est fortement perturbée depuis samedi soir, pour éviter la fuite des sujets de l’examen du baccalauréat, en votre qualité d’expert en nouvelles technologies d’information et de communication (TIC), qu’en dites-vous ?
Ali Kahlane : Il est scandaleux qu’on recoure encore une fois aux coupures d’Internet pour sécuriser l’examen du baccalauréat. C’est une pratique nuisible à l’économie nationale et à l’image de l’Algérie. Vous ne pouvez pas inciter les gens à investir dans les start-up et les créneaux d’avenir tout en maintenant ce mode de gestion d’Internet qui laisse à désirer. Le comble, c’est que cette année, les pouvoirs publics n’avaient pas avisé les usagers d’Internet de cette mesure pour qu’ils prennent les dispositions qu’il faut. Tout le monde a été surpris par cette attitude qu’on croyait balayée par le soulèvement populaire du 22 février. Il est à relever, également, que cette année la coupure concerne toute la journée, or l’année dernière, le blocage concernait que les réseaux sociaux pendant la première heure de l’examen.

Avez-vous une estimation sur le préjudice financier causé par cette mesure ?
Selon mes estimations, une seule journée sans Internet ou avec Internet à débit réduit coûte pas moins de 200 millions de DA. Avec les cinq jours du bac, les pertes peuvent atteindre le milliard de DA. Dans le seul secteur du commerce électronique (e-commerce), on compte entre 100 et 120 opérateurs dont l’Internet est l’outil principal de travail. Ils ne peuvent fonctionner sans Internet. Les banques, les multinationales, les assurances, les compagnies du transport aérien, les écoles de formation, les opérateurs téléphoniques et autres sont tous dépendants de la connexion internet. Leur couper Internet sans motif valable et sans préavis n’est qu’un mépris à leur égard.

L’impératif de sécuriser les salles d’examen qu’invoque chaque fois, le gouvernement pour justifier cette mesure, tient-il la route ?
L’Algérie n’est pas le seul au monde qui organise les examens du baccalauréat. Tous les pays de la planète organisent des concours et des examens sans qu’ils recourent à cette pratique d’une autre époque. Il existe mille et un mécanismes pour lutter contre la fraude et la triche pendant les examens sans couper la connexion Internet. Ils peuvent, par exemple, installer des brouilleurs d’Internet dans les centres d’examens. Revoir les méthodes de surveillance, lancer des réflexions sur cette question et ouvrir les débats au lieu de recourir aux solutions faciles.

L’idée, d’installer des brouilleurs dans chaque centre d’examen est-elle possible dans la conjoncture économique actuelle, marquée par la rareté des ressources financières ?
Certes, l’installation des brouilleurs dans chaque centre d’examen coûte cher et nécessite la mobilisation de ressources humaines qualifiées, mais elle reste moins coûteuse que celle de priver toute la population algérienne d’Internet pendant les heures de travail et durant 4 à 5 jours. Il faut que les pouvoirs publics prennent conscience des retombées de cette pratique sur l’économie nationale et le moral des opérateurs économiques. Nous ne pouvons plus continuer à fonctionner avec les mêmes méthodes.

Qui a pris cette décision selon vous ?
C’est la question que tout le monde pose mais personne n’a la réponse. En 2018, la ministre de l’Education nationale avait nié son implication dans cette histoire, celle de la Poste et des Technologies des télécommunications a fait de même. On nous a dit que la justice a ordonné cette coupure, mais nous n’avons trouvé aucun verdict dans ce sens. Aucune institution ou responsable n’assume publiquement cette privation d’Internet à l’ère de l’économie de la connaissance. On préfère garder le flou et l’incertitude au lieu de rendre des comptes que réclame le peuple depuis plusieurs mois.

Légalement, qui peut prendre une telle décision ?
Légalement, seul le procureur et le juge peuvent prendre cette décision à la demande d’un département ministériel. La demande doit être accompagnée par une justification détaillée. On ne sait pas si cette démarche a été respectée ou pas.