Le passage devenu ponctuel devant le Procureur de la République de hauts responsables politiques et de grands patrons d’entreprise, avec la perspective devenue quasi-systématique de finir provisoirement en prison, arrive à monopoliser l’intérêt de l’opinion dans un contexte particulier. Le fait est tellement extraordinaire que l’on se surprend à oublier que le pays est bloqué dans une des plus complexes crises politiques de son histoire. Cette opération fracassante, qui touche une bonne partie du personnel dirigeant de la période Bouteflika, qu’on a du mal à trouver ceux qui ne sont pas concernés par les convocations de la justice. Pas encore.
On pourrait argumenter à l’envie sur la part du politique et du juridique dans ce destin quasi collectif des dignitaires du système Bouteflika. Mais la profusion d’affaires en instruction, la gravité des motifs d’inculpation attestent d’une réalité pas vraiment belle à voir concernant un pays qui souffre. L’opinion est comme décontenancée par la diligence du glaive de la justice touchant, sans distinction, des puissants d’avant-le 22 février. Entre ceux qui s’extasient, en suivant avec stupeur les péripéties des ministres, walis et autres grands patrons face à la justice, et ceux qui estiment que tout ce chambardement judiciaire ne remplacera pas la « libération » politique tant attendue, les Algériens sont dans l’espérance.
Il y a effectivement une insistante angoisse sur le fait que cette action de la justice algérienne ne soit empreinte essentiellement par des contingences politiques. Que ce réveil de la justice n’est qu’une étape, qui va très vite s’estomper dès lors que la crise politique arrive à des niveaux moins stressants. Il est un fait inéluctable, si l’Algérie aura acquis un système judiciaire libéré un tant soit peu des injonctions politiques et des puissants lobbys, ce serait déjà une grande victoire arrachée par le mouvement populaire de contestation, déclenché, faut-il le rappeler, par le refus d’un humiliant cinquième mandat.