Incontestablement, l’Algérie a vécu une semaine, ou plutôt une fin de semaine, inédite, riche en rebondissements, notamment dans les affaires de justice où on a assisté à la mise sous mandat de dépôt d’ex-hauts responsables de l’Etat.

Nous citerons Ahmed Ouyahia, plusieurs fois chef de gouvernement, chef de cabinet de la présidence de la République, Premier ministre et chef du parti RND, Abdelmalek Sellal, ex-Premier ministre, et Amara Benyounès, ex-ministre du Commerce et président du parti MPA.
D’autres personnes ont également été placées en détention provisoire, dont le fils d’Ould Abbès, Djamel Omar Iskander, le patron de Sovac Mourad Oulmi, ainsi que le général à la retraite et candidat à l’élection présidentielle annulée du 18 avril dernier, Ali Ghediri.
C’est dire que ce qui était considéré comme «les lignes rouges» à ne pas franchir, dans un passé très récent, ont non seulement bougé, mais ont été carrément ébranlées par la machine judiciaire qui semble s’être mise en marche de façon irrévocable. Ce qui était de l’ordre de l’inimaginable s’est réalisé sous l’œil, parfois presqu’incrédule, de nombre d’Algériens, tant ces ex-hauts responsables, qualifiés d’hommes forts de l’ère Bouteflika, étaient considérés comme «intouchables», il y a à peine quelques mois. Ce qui peut incontestablement constituer un élément marquant de l’ère d’après-Bouteflika et qu’une nouvelle page s’ouvre pour l’Algérie.
Les événements qui se sont succédé à un rythme effréné, la semaine écoulée, font dire à un politologue que c’était «la semaine de la justice par excellence» et que «nous avons assisté dernièrement à un assainissement dans le secteur de la justice», dans le sens où «il y a eu un retour de juges et de magistrats écartés par l’ex-président de la République». Le politologue Mustapha Bourzama explique : «De nombreux cadres du secteur de la justice avaient été mis l’écart par le système Bouteflika, qui avait, par ailleurs, pris le soin de placer des hommes originaires de la même région que lui, à savoir Tayeb Belaïz et Tayeb Louh, au poste clé de ministre de la Justice, sans oublier qu’Ouyahia a, également, été ministre de la Justice et a incarcéré nombre de cadres et de dirigeants d’entreprise.» Il poursuit en rappelant que «le secteur de la justice avait été vidé, alors, de bon nombre d’hommes intègres, qui croyaient en ‘l’institution judiciaire’».
M. Bourzama mettra l’accent sur le fait que l’accession à des postes-clés et l’obtention de promotions dans le secteur en question n’avaient plus lieu par le mérite, mais sur désignation par ce qui était devenu « le pouvoir judiciaire, incarné par l’ex-président Bouteflika».
Il insistera sur le mot «désignation» et étayera ses propos en rappelant que «Bouteflika s’était auto-proclamé premier magistrat du pays, puisqu’il s’est désigné lui-même président du Haut-conseil de la magistrature !» «Ce qui nous amène à dire, poursuit-il, que la justice algérienne était concentrée entre les mains d’un seul homme, le président de la République».
Maintenant que «les blocages sont levés» et que «les hommes intègres ont regagné la justice, il est normal qu’on assiste à des opérations d’arrestation telles que celles de la semaine dernière». Le politologue enchaîne pour dire que «le pouvoir en place, actuellement, tente de réconcilier le peuple avec la justice du pays. Il veut que le peuple fasse confiance à la justice, cela d’autant que cette dernière sera partie prenante dans l’organisation des élections – notamment la prochaine présidentielle – puisqu’elle intervient avant, pendant et après les élections, avec les garanties que l’armée accompagnera ces opérations pour faciliter le travail de la justice». Tout ce à quoi on assiste aujourd’hui, et qui relevait de l’inimaginable, n’a pu avoir lieu que grâce au Hirak, issu des manifestations et marches grandioses depuis le 22 février dernier, selon M. Bourzama. «Beaucoup de gens ont subi l’injustice et il est temps, donc, que justice leur soit rendue. Et par-dessus tout, il ne faut jamais oublier qu’«une justice forte et indépendante est aussi synonyme d’un Etat fort et d’une économie forte», conclut le politologue.