La mise sous mandat de dépôt tour à tour d’Ahmed Ouyahia et d’Abdelmalek Sellal par le juge d’instruction de la Cour suprême fait l’effet d’une bombe au cœur d’une crise politique inédite qui n’arrive toujours pas à trouver une issue. Jamais dans l’histoire souvent tourmentée du pays une telle évolution n’aura été possible : deux ex-Premiers ministre mis en détention en même temps poursuivis notamment pour des faits présumés de corruption au cœur d’une vaste opération judiciaire. Il était évident qu’un tel coup de théâtre était pour le moins inimaginable, il y a seulement quelques mois. Ce bouleversement inattendu confirme surtout les avertissements contenus souvent dans les différents discours, plusieurs semaines durant, du chef d’Etat-major Ahmed Gaïd Salah concernant la promptitude d’une justice qui devait impérativement commencer à « faire son travail ». En avril, le chef d’Etat-major avait affirmé que l’Armée détenait « des informations vérifiées sur de lourdes affaires de corruption » réitérant l’appel à la justice « d’accélérer la lutte contre la corruption ». « Les services de sécurité ont mis ces dossiers à la disposition de la justice pour qu’elle puisse les étudier, enquêter et poursuivre tous les impliqués», avait-il averti alors. Le premier responsable de l’Armée s’est dit avoir donné les «garanties nécessaires et a promis d’accompagner l’appareil de la justice dans l’accomplissement de ces missions nobles et sensibles, la justice s’étant libérée de toutes les chaînes et de toutes les pressions et les injonctions, loin de la sélectivité et sans exception d’aucun dossier». Ces avertissements sans fioritures annonçaient déjà ces opérations «mains propres» touchant des dizaines de responsables politiques importants, des hommes d’affaires et même des militaires bien en vue durant la période de la gouvernance de l’ex-président Bouteflika.

Période charnière
Les deux personnalités d’Etat aujourd’hui à la prison d’El Harrach sont également deux mastodontes des deux principaux partis du pouvoir aujourd’hui fragilisés par un mouvement populaire qui les vilipende chaque vendredi. Les deux partis RND et FLN qui ont dominé la scène politique nationale durant les vingt dernières années semblent résolument entrés dans une phase critique. L’ancien membre du bureau national Seddik Chihab avait réagi à l’incarcération du SG du parti Ouyahia dans un document au nom du RND avant que le document en question ne soit supprimé. Dans le rôle manifeste du Judas, Chihab a réitéré promptement «sa confiance en la justice algérienne dans cette glorieuse lutte contre la corruption et les corrupteurs». L’ancien chargé de la communication qui pense probablement à se placer dans une éventuelle reconfiguration future a encouragé la justice « pour arrêter ceux qui ont trahi la confiance du peuple et utilisé leur poste de responsabilité pour des fins d’enrichissement personnel illégal et de dilapidation de l’argent public ». Voulant visiblement récupérer le parti, Seddik Chihab pourrait trouver là l’occasion de se poser comme le nouveau patron du RND. Les mises sous mandat de dépôt de personnalités de ce niveau de la responsabilité de l’Etat dont les noms ont marqué irrémédiablement les deux dernières décennies ne semblent être que le procès cinglant de la gouvernance Bouteflika, du moins à partir du troisième mandat. A eux seuls Ouyahia et Sellal incarnent la période charnière de l’ère Bouteflika aujourd’hui plus que jamais au banc des accusés. Plusieurs fois ministres, Premiers ministre et chefs de gouvernement sous Bouteflika, les deux personnalités de premiers plans en détention à la prison d’El-Harrach renvoient une image lourde de symbolique. Même si une tendance estime toujours que la justice ne saurait être libre que sous un nouveau système de gouvernance et que les procès mis en branle actuellement se passent toujours sous le même système qui les a enfantés, il est manifeste que ces incarcérations font déjà basculer l’Algérie dans un temps nouveau. Avec toujours la lancinante interrogation qui ne trouve pas encore de réponse : où se dirige-t-on ?<