La contestation populaire contre le régime n’a pas faibli, hier, dans les régions. Les récits de nos correspondants dans plusieurs wilayas du pays indiquent que la mobilisation reste, en effet, importante et que l’effet du passage du temps et la décrue qu’on attendait ne se sont pas produits au 17e vendredi du «Hirak».

Hormis cette observation, il était possible de remarquer que les marches ont été imprégnées du souvenir tragique des victimes du «Printemps noir de Kabylie». L’anniversaire du 14 juin 2001 a donné aux marcheurs de nouveaux slogans et mots d’ordre. Il était également loisible de voir que les derniers et importants développements politico-judiciaires et l’arrestation de personnalités de haut vol n’ont pas eu d’impact sérieux à l’exception de Tlemcen où la rue a semblé connaître un clivage entre des groupes de soutien au pouvoir – au chef de l’état-major de l’ANP en particulier – et d’autres qui ont considéré que rien de nouveau ne s’est produit pour applaudir les dernières décisions de justice contre les deux ex-Premiers ministre Ouyahia et Sellal et contre l’ancien ministre Amara Benyounès. Dernier constat, enfin, on continue de réclamer le départ du président de l’Etat, de son Premier ministre Noureddine Bedoui et du chef de l’APN Mouad Bouchareb.
Ainsi à Tizi Ouzou, la mobilisation pour le départ du système a été également dédiée au souvenir des évènements tragiques de juin 2001. Beaucoup parmi les manifestants n’ont pas manqué de faire le lien entre les événements vécus en Kabylie au début des années 2000 et ceux que vit l’Algérie actuellement. «Juin 2001-juin 2019, le combat continue pour une démocratie majeure !», ont scandé des marcheurs. D’autres ont vigoureusement dénoncé la répression sauvage et sanglante qui a coûté la vie à 128 jeunes et blessé, parfois lourdement, des centaines d’autres. «Justice pour les victimes du Printemps noir !, «Jugez les assassins !», a-t-on entendu sous une grosse chaleur d’été. Le refus des élections et le passage à une transition démocratique ont été instamment revendiqués. «Non aux élections organisées par la Issaba», «La transition est la voie royale vers le passage à une nouvelle République !», ont été lancés à gorge déployée.
A Boumerdès, la marche à laquelle ont participé des milliers de personnes a également revêtu en partie un caractère profondément commémoratif. «Ce vendredi nous rappelle la marche du 14 juin 2001», nous dira un manifestant persuadé que «le combat démocratique en Algérie aboutira». Son témoignage a été tantôt rythmé tantôt noyé par les slogans «Pouvoir assassin», «Pour une transition», «Algérie libre et démocratique», «un Etat civil et non militaire…», «Pouvoir dégage», «Bensalah, Bedoui, Gaïd Salah, Dégagez tous !», «l’Algérie est une République et non une caserne». Des marches similaires ont été également organisées à Dellys et Bordj-Ménaïel. A Bordj Bou Arreridj, les victimes du «Printemps noir» n’ont pas été oubliées non plus. Des banderoles, griffonnées au feutre, de plus en plus hostiles au système mais favorables aux décisions de justice contre les anciens responsables au gouvernement.
A Oran à l’ouest du pays, ainsi que dans l’Est à Oum El Bouaghi, Mila et El Tarf où les marcheurs ont défilé sous une pluie fine et une forte humidité – au contraire de la fournaise qu’ont connu les deux premiers chefs-lieux de wilayas, on ne veut pas «ni d’une issaba civile ni d’une issaba militaire». On a réclamé «l’édification d’une Algérie libre et démocratique» et scandé «Bedoui, Bensalah mazel mazel, la issaba derrière les barreaux». A El Tarf, ceux qui ont crié «vive Gaïd» ont été priés de quitter la marche tandis qu’à Oum El Bouaghi l’incarcération d’Ouyahia, Sellal et Amara Benyounés a été chaudement applaudie.
A Annaba quelques milliers de manifestants ont investi, comme chaque vendredi, le Cours de la Révolution, pour bien accueillir les nombreuses arrestations opérées cette semaine dans les rangs des anciens ministres sous Bouteflika – «Ouyahia fel Harrach, Jabouh Jabouh», ont crié joyeusement des marcheurs. Les protestataires ont appelé «les magistrats à se libérer de la justice du téléphone»» : «Âadala hourra, moustaqila». Ils n’ont pas été tendres avec Bahae Eddine Tliba et des enfants du général de Corps d’Armée Gaid Salah. Ils ont ainsi réclamé la tête du sulfureux député FLN d’Annaba et des fils du vice-ministre de la Défense nationale : «Baha fel Lâalalig (nom de la prison de Annaba), Jibouh Jibouh !» et «Winek, Winek Ya Âadala, Wled El-Gaïd Darou Hala», ont répété les manifestants qui ont affirmé refusé d’«entrer dans le jeu de ceux qui veulent diviser le Hirak en jouant les cartes du régionalisme, du racisme, de la religion». «Âarbi w amazighi, khaoua khaoua !», «Yezzou bla Fitna, leqbayel khawetna ; yezzou bla Fitna Lemzab khawetna, yezzou bla fitna Chawiya khawetna», ont encore scandé les Annabis.
Fractures
à Tlemcen
A Tlemcen, et contrairement aux vendredis précédents, la marche a connu une fracture entre pro et anti Gaïd Salah, entre ceux qui ont applaudi l’incarcération récente d’anciens responsables et ceux qui ont dénoncé un jeu de dupes. Pour la première fois, on a ainsi assisté à deux marches distinctes avec des parcours différents. «Djeïch chaâb, khawa, khawa !», «Samidoune, samidoune, lil fassad rafidoune!», «Sanassir, sanassir, hatta ya’ti taghyir !», «Louh, louh, fil el Harrach djibouh !», tels étaient les slogans de la première procession. Dans la deuxième, on entendait «Bensalah, dégage !», «Bedoui, dégage !», «Système, dégage!», «klitou bled ya sarraqine!», «La nourid, houkm el askar min djadid !», «Ya qodat tilimsen, haqiqou fil el millafet !». Sur une pancarte, «FLN, RND, MPA, TAJ, UNJA, UNFA, UGTA…» ont été mis à l’index. A signaler que dans le cadre du hirak, un sit-in est prévu ce dimanche devant la Cour de justice de Tlemcen pour «réclamer la tête de la mafia du foncier».<