Par Zoheir ABERKANE
Flux nonchalant de manifestants en cette matinée de vendredi, précurseur de la saison estivale. La journée s’annonce chaude même si une légère brise apporte sa touche de fraîcheur sous les ombrages. L’emblème national ou amazigh en cap, les premiers arrivants s’agglutinent place Khemisti, devant l’impressionnant cordon de police qui étrangle, depuis quelques vendredi, la Grande-Poste et ses alentours.
Du côté du commissariat central, on interpelle les manifestants par grappes. Un peu brutalement pour un simple contrôle d’identité. Et depuis le matin, tous les motocycles sont interdits d’accès au centre-ville. C’est vrai qu’au milieu de la manifestation, se frayant un chemin à coups de pétarades, ils sont insupportables. Les entrées d’Alger sont bridées par des barrages filtrants très tôt le matin et on met 2 heures entre Rouiba et les Bananiers. Les premiers slogans donnent le tempo. «Nous ne sommes pas dupes, vous ne nous aurez pas !» Même si les pots de yaourt sont omniprésents durant le Hirak d’hier – allusion à la fameuse assertion d’Ouyahia, au fond, les présents ne se réjouissent pas pour autant de ces arrestations. «C’est tout le système qui doit partir, dans toute sa représentation, assènera à son auditoire ce manifestant, tous c’est tous ! Même Gaïd Salah». Les quelques timides voix, plus ou moins favorables au chef d’état-major, estiment qu’il doit faire davantage encore. Et pour leur faire écho, ce slogan scandé à l’unisson : «Djibouh, djibouh ! Djibou Tlibal el Harrach ! Djibouh, djibouh ! (Ramenez-le ! Ramenez Tliba à El Harrach, ramenez-le !). D’autres noms sont cités, Saïdani, Ghoul, Ould Abbès et même Bouteflika, avec la précision de le ramener même sur sa chaise roulante…
Réseau contre la répression : banderoles confisquées
Ce qui devait être l’événement dans l’événement a fini par donner toute sa raison d’être au tout jeune «Réseau contre la répression, pour la libération des détenus d’opinion et pour les libertés démocratiques», créé récemment et qui a annoncé un sit-in, hier, place Audin à 12H. C’est en s’y rendant que des membres de ce réseau furent interpellés par des policiers en civil, du commissariat de Cavaignac, qui confisquèrent leurs banderoles, gage de visibilité, sans aucune autre forme d’explication.
Malgré les sollicitations des membres du réseau, au commissariat on refuse de leur restituer les banderoles. Le sit-in se tient sans banderoles, mais avec une présence de marque. Maître Dabouz qui, pendant près d’une demi-heure, fera le procès du système. Il rappellera le martyre de Fekhar, dénoncera les responsables de sa mise à mort programmée «en particulier, le wali et le Procureur de Ghardaïa, contre qui, en plus de trois autres personnes, j’ai déposé plainte, hier, au nom de la famille de Fekhar. Il y a de fortes chances que cette plainte soit classée sans suite, mais, par acquis de conscience, je me devais de la faire !» Il s’en prendra, sans ménagement, à l’actuel chef des armées «qui l’a mandaté, qui l’a élu pour nous parler comme s’il était notre Président ? Le pouvoir doit revenir aux civils et la répression doit cesser ! Notre révolution doit continuer jusqu’à ce qu’ils partent tous ! Et quand nous disons tous, nous ne ciblons pas les directeurs et les cadres, souvent intègres et compétents, mais tous les symboles de la corruption qui ont fait honte à ce pays et à son peuple !» Dabouz est longuement ovationné au milieu de portraits de prisonniers du M’zab, Hadj Ghermoul et d’autres…
Messaoud Leftissi, ce jeune activiste de Skikda, n’est pas loin, avec sa pancarte devenu «virale» dans le Hirak, jouant sur les mots «Sissi» et «ta’assissi» (Constituante). Il passe devant le juge ce 23 juin pour «incitation à attroupement armé» (sic). Il reste, cependant, confiant dans la justice et surtout dans l’élan qu’a suscité son affaire. Un peu plus loin, un monsieur âgé se déplace lentement avec une grande tristesse sur le visage et une pancarte en carton, sur laquelle on a griffonné : «Ils ont emprisonné mon fils. Il s’appelle Ali Ghediri»…
Déferlement de manifestants, Hirak multicolor
Dès 14h, l’arrivée massive des manifestants de l’est et de l’ouest donne une nouvelle configuration urbaine à Alger-Centre. Difficile de se mouvoir dans l’axe Didouche-Grande-Poste. Les gradins de Ghar Djebilet sont noirs de monde. La rue Khatabi, place Khemisti. Didouche jusqu’à Meissonnier. En contre-bas, c’est la trémie de Maurétania qui est prise d’assaut. Il paraît qu’elle offre un écho incomparable. Serait-ce le nouvel «Ghar Hirak» ? On y a même entendu un «Talaâ El Badro Alaiyna…» On se demande qui serait dans ce cas «l’envoyé parmi nous»…
Le Hirak prend des allures d’exutoire
Le besoin de dire, l’envie de parler sont toujours aussi présents et pressants. Pour peu que vous ayez un smartphone allumé ou un caméscope, on vous interpelle pour vous faire part de quelque chose. Qui un poème, qui un vœu, qui une complainte. Rencontre avec les «harraga en sens inverse».
Ils n’accostent plus aux Sablettes, mais à un endroit qu’ils préfèrent garder secret. «Depuis notre dernière vidéo, nous sommes suivis apparemment. Mais soyez sûrs d’une chose, chaque vendredi nous serons là !»
Une ambiance bon enfant en ce 17e vendredi. Beaucoup de femmes et d’enfants. On renoue avec l’acte de manifester en famille. Bébés dans des poussettes et jeunes enfants sur le dos, arborant fièrement l’un ou l’autre des drapeaux algériens. Tout sourire. Ce 17e vendredi, celui du souvenir. Contre l’oubli. «Ulaç smah ulaç». Il y a 18 ans, jour pour jour, le 14 juin 2001, une marche de la liberté dans le sillage du Printemps noir de la Kabylie a été sauvagement réprimée. Ce jour-là, deux journalistes trouvèrent la mort, accidentellement. Les marcheurs d’hier n’ont pas oublié. Ce 17e vendredi a été celui de la cohésion, de la «silmiya» et du vivre ensemble.<