L’universitaire Rabah Lounici estime, dans cet entretien, que les initiatives mises sur la table, pour sortir le pays de la crise politique et institutionnelle qu’il traverse, doivent converger vers une seule feuille de route. Il souligne aussi que la transition démocratique passe par un contrat national entre les acteurs politiques et la société civile.

Reporters : Plusieurs initiatives sont lancées, notamment par la société civile, qui prévoit une conférence nationale le 15 juin, les « forces du changement », qui comptent également se réunir le 29 juin et le FFS qui a lancé une série de concertations. Quelle lecture faites-vous de cette multitude de propositions ?
Rabah Lounici : Ce qui est en train de se produire, aujourd’hui, en termes de propositions et d’initiatives, est une chose ordinaire. D’ailleurs, c’est ce qui devait se produire dans la mesure, où le mouvement populaire n’a pas fait sortir des représentants, ni former une initiative proprement dite. A mon sens, il devient un devoir pour la société civile ainsi que les partis politiques d’encadrer le mouvement populaire et de produire des solutions pour une véritable sortie de crise. La transition démocratique nécessite un contrat national. Ce dernier ne peut pas se faire sans une conférence nationale réunissant tous les acteurs de la société civile. Pour moi, ces initiatives doivent compter sur la participation de plusieurs acteurs de la société et, ensuite, s’entendre sur une feuille de route claire pour la présenter et la négocier avec le pouvoir politique. Ces initiatives sont un facteur qui peut sauver le Hirak. Mais à condition qu’elles réussissent et à condition, aussi, que les initiateurs se mettent en accord sur, au moins, une seule feuille de route.

Pensez-vous que les représentants de la société civile ainsi que les leaders politiques vont arriver à mettre en place des objectifs communs ?
Arriver à mettre en place des initiatives et des solutions communes est une nécessité. D’ailleurs, je me demande, comment les acteurs de la société civile ne sont pas encore arrivés à s’entendre sur des principes fondamentaux. Ils doivent tracer une feuille de route en prenant en considération les attentes de chaque Algérien. Il est nécessaire que chaque Algérien puisse se reconnaître dans les initiatives portées sur la scène politique. Si les participants de la réunion de la société civile, prévue le 15 juin, ne s’entendent pas sur un seul
accord ou une seule initiative, cela traduirait un mauvais signe pour l’avenir de la mobilisation populaire.

Même le dialogue annoncé par Bensalah ne prend pas forme. Pourquoi ?
Pour moi, c’est normal que les acteurs de la société ne répondent pas à l’appel qu’a lancé Bensalah au dialogue. Les raisons pour lesquelles la société civile ainsi que les partis refusent cet appel sont diverses. Premièrement, en 2012, Bensalah a échoué dans sa mission d’organiser un dialogue entre les partis politiques, dont les fruits étaient la restriction des libertés. Les partis politiques se souviennent de ça. Deuxièmement, pour ces acteurs, Bensalah est un président illégitime (après l’annulation de la présidentielle). Troisièmement, c’est un symbole de l’ancien système. A l’évidence, répondre à l’appel de Bensalah, c’est se détacher de la rue, voire la trahir. Et personne n’a intérêt à devenir un adversaire ou un ennemi du Hirak.

Au quatrième mois de la mobilisation, le Hirak se refuse toute forme de structuration. Pour quelle raison, d’après vous ?
Le mouvement populaire, et cela dès le début, est incapable de s’organiser. Le peuple rejette tout le monde. Nous comprenons qu’il n’a pas de volonté pour faire sortir des représentants vu qu’il a connu des expériences historiques qui n’étaient pas à la hauteur.
Entre autres, l’expérience des Arouch en 2001, dont les représentants ont trahi les revendications du peuple. N’oublions pas que désigner des porte-paroles peut générer des conflits à caractère idéologique. Ce qui risquerait d’étouffer le mouvement.