Le modèle économique rentier dominant en Algérie ne tient plus. A bout de souffle, il faut procéder à son changement et l’inscrire dans un processus transitionnel lui permettant de se débarrasser du tropisme exclusif des hydrocarbures et de diversifier l’outil industriel dont il a besoin pour que le pays parvienne à créer de la richesse et de la croissance.

Vaste et complexe sujet, mais pas impossible à résoudre, affirment les animateurs du Cercle d’action et de réflexion autour de l’entreprise (Care). Le think tank a organisé hier à ce propos une conférence-débat sur le thème de la « Transition économique : l’Exemple de la Pologne, de la Hongrie et de la Tchéquie ».
Ces ex-pays de l’Est avaient des modèles économiques uniformes et caractérisés par le tout-Etat. Au tournant de leur histoire au début des années quatre-vingt et leur émancipation de l’empire soviétique déchu, ils s’étaient retrouvés dans des situations économiques similaires à celles que connaît actuellement l’Algérie. En quelques années, ils ont pourtant réussi à développer des modèles dynamiques assis notamment sur la débureaucratisation de l’acte et de l’action économique et à faire émerger des sources de croissance puissante grâce à l’encouragement de l’investissement privé national et international. Les réalités géoéconomiques et géoculturelles que ces pays ont vécu – au moment du « tournant historique », comme on continue à dire- sont différentes que celles que connaît notre pays actuellement. Ils ont connu en un temps record des afflux massifs de capitaux de l’ancienne Europe de l’Est et de l’Allemagne, en particulier, ainsi que des Etats-Unis et du Japon, mais il existe dans leurs expériences de réussite des éléments que l’économie algérienne peut faire siennes et en faire des clés de réussite.
Selon le président du Care, Slim Othmani, « le pays regorge d’opportunités qu’il devrait saisir, ce qui va lui permettre d’éviter la crise économique qui se profile sans trop de dommages collatéraux. Il suffira seulement, pour ce faire, de trouver la bonne stratégie à mettre en œuvre afin d’assurer le succès à notre économie », a-t-il dit, en indiquant qu’il existe dans les expériences polonaise, hongroise et tchèque de transition économique des réponses aux questions que se posent les décideurs, les experts et les chefs d’entreprise algériens.
« Afin de parvenir à sortir de nos difficultés actuelles, a soutenu M. Slim, nous pouvons nous inspirer d’exemple de pays qui sont passés comme nous d’une économie dirigée à une économie de marché ». Pour lui, l’impératif est de ne pas s’attarder sur des conjectures idéologiques et de se fixer des objectifs à réaliser dans des délais raisonnables. Les résultats «encourageants », auxquels sont parvenues les économies des anciennes Républiques de l’Est, s’expliquent par faire vite une fois le cap de la réforme fixé.
C’est le cas de la Pologne, de la Hongrie et de la Tchéquie «comme en témoigne le PIB atteint par chacun de ces pays, comparativement à celui de l’époque où ils avaient une économie dirigée», a ajouté le représentant du Care. M. Othmani a ensuite donné la parole aux panélistes (experts et chefs de missions économiques à Alger ) qui ont mis en exergue le processus de changement adopté par chacun des pays à l’honneur durant le débat et les décisions qui y ont été, notamment pour éviter ce qui s’est passé en Russie où la transition a profité à une oligarchie sortie de l’ancien système soviétique.

Les réformes ont un coût mais elles sont nécessaires
On apprendra que le processus de transition opéré par ces anciens pays communistes a été long, complexe et difficile. «Toutefois, le processus a abouti à un développement économique remarquable », ont-ils fait remarquer à l’unanimité. Arpad Kovacs, économiste, a indiqué que « le secteur financier en Hongrie était dans une situation catastrophique et, de ce fait, il ne pouvait pas soutenir le processus de privatisation.
La Hongrie a eu un recours massif aux investissements directs étrangers, ce qui a permis une réduction de la dette. Au cours des années 1990, le secteur privé représentait 40% de l’économie. Aujourd’hui, 90% de l’économie hongroise sont entre les mains du secteur privé».
Les économistes polonais Bronislaw Wildstek et tchèque Thomas Tedlacek, qui se sont exprimés en anglais, ont montré comment la réforme des systèmes bancaires et financiers et la petite et moyenne entreprises sont devenues le fer de lance du renouveau économique dans leurs pays respectifs.

Pour sa part, l’Algérien Omar Berkouk, économiste et consultant, a rappelé que « les expériences des pays de l’Europe de l’Est, dont les économies ressemblaient à celle de l’Algérie aujourd’hui, sont intéressantes, puisqu’ils sont passés, au niveau de cette transition, par une période de crise », qui ne devrait pas être une source de frayeur mais de motivation à poursuivre les chantiers ouverts sous le sceau de la réforme.
Il expliquera que « l’économie de l’Algérie ressemble à celle qu’avaient ces trois pays, avant la chute du Mur de Berlin.
Il est donc plus qu’intéressant de savoir comment ils ont réglé les problèmes liés au manque de capital, de compétences managériales, et comment ils sont passés d’une économie administrée et planifiée à une économie de marché ».
Les leçons hongroise, polonaise et tchèque résident, a-t-il dit, dans le courage de ses pays d’avoir affronté des changements structurels de leurs systèmes et d’avoir eu le courage de réformes certes coûteuses au plan social notamment mais qui ont été porteuses d’ouvertures et de solutions, voire de performance à l’échelle européenne et internationale.
La transition économique en Pologne en 1989 a été un «franc succès ». Mais il a fallu attendre plus de 25 ans après, pour entamer, il y a 4 ans seulement, les grandes réformes de la politique sociale du pays.
Entre 1989 et 2019, la croissance économique du pays est ainsi passée de -11,6% (soit une grande récession) à +4,6%, le PNB est passé de 228 milliards de dollars à 1 193 de dollars, les exportations de 19 milliards de dollars à 262 milliards de dollars. Du fait des privatisations, le taux de chômage a grimpé de 0,3% en 1989 à 20,6% en 2003 avant de redescendre à 5,6% en 2015.
A ce propos, M. Berkouk estime, dans son abord de la question du financement de l’économie algérienne, que « les 200 milliards de dollars de réserves de change générés par la manne pétrolière, ne nous ont pas permis de sortir de la dépendance aux hydrocarbures, parce qu’on n’a pas fait les réformes structurelles que les trois pays cités auparavant ont fait.
C’est pourquoi, il n’y a pas d’autres choix que d’aller vers des réformes structurelles de notre économie». Et d’ajouter enfin : «Si d’ici là rien n’est fait dans ce sens on va droit dans le mur.»
La prochaine conférence-débat sur les expériences de transition économique dans le monde concernera des pays d’Amérique latine.
«Nous allons inviter les Chiliens pour nous parler de leur expérience qui, d’ailleurs, est un véritable cas d’école dont nous pouvons tirer de nombreux enseignements », a avancé le président du cercle de réflexion.