Par ISHAC DIWAN (in Project syndicate)
Le Soudan est au bord de la catastrophe. Le 3 juin, des forces paramilitaires ont ouvert le feu sur une foule pacifique de manifestants pour la démocratie, tuant plus de cent personnes et blessant des centaines d’autres. Aujourd’hui, les espoirs de voir le pays accéder sans heurts à un gouvernement civil s’effacent devant les craintes qu’il ne connaisse le sort du Yémen, de la Syrie ou de la Libye. Voici seulement quelques semaines, les militaires semblaient s’être rangés du côté des manifestants. En avril, après des mois de contestation contre le président Omar El-Béchir, l’Armée à contraint ce dernier à la démission. Le commandant des Forces de soutien rapide (Rapid Support Forces – RSF), le général Mohammed Hamdan Daglo dit « Hemetti », a même affirmé avoir refusé d’exécuter l’ordre de Béchir d’ouvrir le feu sur les manifestants. Le régime de Béchir, après s’être maintenu près de trente ans au pouvoir, a été remplacé par un Conseil militaire de transition (Transitional Military Council – TMC), dirigé par le général Abdel Fattah Bourhane, dont Hemetti est le vice-président. Mais les manifestations ont continué, exigeant désormais la transition vers un pouvoir civil. Le TMC a donc été poussé à entamer des négociations avec les représentants de l’Association des professionnels soudanais (Sudanese Professionals Association – SPA), fer de lance de la contestation. On a d’abord beaucoup espéré de ces négociations, mais le pouvoir a changé de ton après que Bourhane et Hemetti sont revenus de leurs visites en Égypte, en Arabie saoudite et dans les Émirats arabes unis – trois pays qui soutenaient le régime de Béchir. Beaucoup d’argent a été, dit-on, mis sur la table pour complaire aux généraux, lesquels entretiennent des liens très étroits avec les dirigeants en place à Riyad et à Abou Dhabi, et les convaincre d’affermir leur situation et de refuser l’ouverture politique. Saoudiens et Émiratis poursuivent plusieurs objectifs. Ils veulent empêcher un précédent démocratique dans la région, conserver un vivier de fantassins pour leurs guerres au Yémen et ailleurs, sécuriser leur accès à des terres agricoles fertiles et prendre pied dans la Corne de l’Afrique, zone géostratégique sensible. Leurs tactiques ne sont pas nouvelles : en 2013, ils ont soutenu, contre les manifestants du Caire qui réclamaient la démocratie, la répression sanglante organisée par le général Abdel Fattah Al-Sissi, devenu de facto l’homme fort d’Égypte après qu’un coup d’État militaire a chassé du pouvoir le président démocratiquement élu Mohammed Morsi. Comme pour la répression au Caire et la guerre au Yémen, l’Arabie saoudite et les EAU suivent pourtant au Soudan une stratégie à courte vue et mal conçue. Certes, Bourhane et Hemetti ont apporté l’assurance que les troupes soudanaises continueraient d’affluer au Yémen, mais le massacre perpétré par les RSF, s’ajoutant aux crimes de guerre précédemment commis au Darfour, apparaît plus encore comme un repoussoir, apte à dissuader les Soudanais – et la communauté internationale avec eux – d’accepter un jour la férule du TMC. En outre, l’argent liquide déversé sur l’Armée soudanaise ne sera d’aucune utilité pour répondre aux griefs de la population, qui alimentent l’agitation sociale. Ces sujets de mécontentement sont, pour partie, économiques. Des décennies de mauvaise gestion ont laissé le pays incapable de supporter la chute de ses recettes pétrolières après que le Soudan du Sud (où se concentraient 75 % des réserves) a obtenu son indépendance, en 2011. Au cours des cinq dernières années, l’Etat a dû réduire la dépense publique, passée aujourd’hui de 18% du PIB à une part plus modeste de 10%, tandis que les dépenses militaires représentent au moins 30% de son budget. En 2018, les restrictions de l’aide des monarchies du Golfe se sont soldées par une dévaluation massive de la monnaie soudanaise, suite à quoi l’inflation s’est envolée jusqu’à des taux proches de 70%. Mais les reproches adressés par les contestataires sont aussi politiques. Beaucoup de gens aspirent à la démocratie et à l’état de droit. Ils en ont assez de voir les gouvernements successifs déverser les aides sur un petit groupe de tribus du Nord qui ont pillé le reste du pays, avec la complicité des forces de sécurité et de milieux d’affaires où règne le copinage.
Tant que persisteront ces récriminations, l’instabilité perdurera. Or voici cinquante ans que les Soudanais résistent à la violence d’Etat. Du Darfour et des monts Nouba à l’ouest et au sud, jusqu’à la région orientale du Nil bleu, de violents conflits n’ont cessé de faire rage. Le massacre des RSF n’aura d’autre effet que d’exacerber l’affrontement. Les contestataires ont déjà rejeté la proposition de réouverture des négociations faite par le TMC et lancé un appel à la désobéissance civile jusqu’à la chute du régime militaire. On voit mal comment le Soudan, État déjà fragile, pourrait être gouverné dans ces conditions. Une gouvernance défaillante a conduit au gaspillage tragique de l’énorme potentiel du pays. Le Soudan dispose encore de ressources pétrolières non négligeables, son sous-sol est riche en or et ses capacités hydro-électriques sont importantes – il n’est parvenu à développer aucune de ces richesses et n’en fait pas profiter sa population. Il dispose en outre de terres si fertiles (exploitées notamment en cultures irriguées) qu’il pourrait devenir le garde-manger du Moyen-Orient. Jusqu’à présent pourtant, les terres traditionnelles agricoles sont accaparées par les amis du régime, qui les exploitent, au prix de conflits, de la pauvreté et de l’insécurité alimentaire. Si la communauté internationale ne s’en mêle pas, le Soudan ne pourra pas éviter de glisser vers l’anarchie, sans parler d’atteindre son potentiel. La confiance entre les militaires et les protestataires ayant été rompue, des médiateurs extérieurs sont primordiaux pour parvenir à un accord transitionnel entre représentants de la contestation et une partie au moins des forces armées. Un tel accord nécessitera un processus de paix structuré et la garantie d’une tierce partie pour sa mise en œuvre. Des incitations – et des sanctions – crédibles seront indispensables. Ainsi un allègement de la dette, couplé à la stabilisation politique, pourrait-il ouvrir la voie à un dispositif généreux d’aide internationale. La Chine, qui a d’importants intérêts pétroliers au Soudan, doit être impliquée, tandis que des pressions doivent être exercées sur l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis pour les convaincre de coopérer à un dénouement pacifique de la crise. L’Union africaine est un autre partenaire nécessaire, bien qu’étant donné la domination exerce l’Égypte, elle ne doit pas conduire les opérations. La communauté internationale est lourdement engagée au Soudan. Elle a joué un rôle central dans la sécession du Sud, a consacré ses efforts à stabiliser le Darfour, et finance un important contingent de casques bleus au Darfour et au Soudan du Sud. Elle doit aujourd’hui aller plus loin – et ne pas se contenter de communiqués de soutien. Pour sauver ce pays – et ses alentours – d’une nouvelle vague de chaos et de misère, la communauté internationale doit se mobiliser rapidement en faveur des aspirations des Soudanais à une meilleure gouvernance.n