Par Zoheir ABERKANE

Le départ pour la marche des étudiants en ce mardi 11 juin est annoncé à partir de place des Martyrs. Une information qui a fait le tour, la veille, des réseaux sociaux, mais qui a quelque peu désarçonné certains. Des groupes d’étudiants retardataires, sillonnaient l’axe Grande-Poste – place des Martyrs à la recherche de leur cortège perdu.
Un étudiant suggérera à ses camarades de suivre la position de l’hélicoptère qui tournoie dans le ciel d’Alger. En vol stationnaire depuis un moment, à hauteur de la place Emir Abdelkader, c’est là que se dirigent nos étudiants retardataires et non moins téméraires. Le cortège est bien là ! Parti vers 10h30 de la place des Martyrs, il est dévié au niveau du square Port Saïd, pour éviter à la fois, les emblématiques rues Abane-Ramdane et de la Liberté. Pas question donc d’emprunter Asselah-Hocine et encore moins perturber la fausse quiétude de l’APN et de la wilaya d’Alger.
Entre deux et trois mille étudiants déboulent sur l’avenue Pasteur, devant un cordon de police en apparence nonchalant. Casque sous le bras et bouclier posé devant soi, ils donnent l’impression de ne rien percevoir de ces turbulences qui agitent l’air et les esprits au passage des étudiants protestataires. Les slogans ne font pas dans la dentelle. Honnissement continuel, ils renvoient dos à dos tous les acteurs du système actuel. Le gang. Son chef supposé et ses séides au sein des appareils de l’Etat et du gouvernement.

« Les voleurs ne peuvent rendre justice ! »
Banderoles et pancartes à contenu incisif. Le dernier discours de Bensalah est évacué d’une chiquenaude. « Nul et non avenu ! » dira Amel, étudiante en médecine. Dans le même état d’esprit que les nombreuses pancartes qui réfutent le dialogue avec « el issaba ».
La procession, au lieu de continuer comme à son habitude jusqu’à la limite de l’avenue Pasteur, où un imposant mur bleu bloque l’accès au tunnel des Facultés et à la rue Dr Saâdane, contourne le jardin Khemisti et rejoint le boulevard Amirouche à contre-sens. A hauteur du ministère de l’Agriculture, une dizaine de propriétaires de meuneries, tiennent un sit-in de protestation et profitent du passage des étudiants en quête d’une meilleure visibilité. Mais photographes et caméras sont braqués sur le rituel du mardi…
La trémie est interdite d’accès. La police canalise le flux de manifestants vers le trottoir de droite. De toute manière, les étudiants n’envisageaient pas d’aller jusqu’à la place du 1er-Mai, mais de revenir vers la place Audin, en remontant la rue Mustapha-Ferroukhi. Sur place, un imposant dispositif bloque et l’accès du tunnel des Facultés et la montée de Mohamed V. Les étudiants s’arrêtent à hauteur de la librairie Audin. Des étudiantes et des étudiants forment une chaîne humaine qui barre la rue Didouche-Mourad de bout en bout. « S’il vous plaît, pas question d’avancer plus loin, pour ne pas perturber les collégiens qui passent leur brevet en ce moment au lycée Barberousse (ex-Delacroix), quelque cinq cents mètres plus loin. Une grandeur d’âme et un acte civique hautement appréciés par les passants et les riverains qui ont compris pourquoi les étudiants ont dérogé à leur itinéraire et repères habituels.
La marche se transforme en rassemblement à la place Audin. Une frêle silhouette se détache dans ce microcosme porteur d’espoir et d’avenir. Benyoucef Melouk a pris tôt son bâton de pèlerin pour venir, de Blida, prêcher la bonne parole à Alger. Vindicatif, il ne mâche pas ses mots : « Le système doit partir ! Comment une partie de ce même système prétend-elle juger l’autre partie, alors que toutes les deux ont profité des largesses de ce même système ? La justice doit assainir ses rangs si elle veut véritablement être crédible ! » Melouk suscite l’admiration de ces jeunes dont beaucoup n’étaient pas encore nés, le jour où il fût jeté en prison, tel un vulgaire malfrat pour avoir mis à jour ce qu’il est communément appelé l’affaire des magistrats faussaires. Melouk a pour seules pancartes, les photocopies au format A3 de une de « L’Hebdo Libéré », vieilles de plus d’un quart de siècle. L’ombre de Abderrahmane Mahmoudi1 plane sur le sit-in des étudiants et sur le Hirak.

Tiraillements au sein du Hirak étudiant
Loin de donner l’apparence d’une longue procession tranquille, le Hirak étudiant n’échappe pas aux contradictions et tiraillements qui sont le propre de tout mouvement de masse. Il n’échappe pas, de fait, aux tentatives d’infiltration et d’instrumentalisation, orchestrées par différentes parties et officines.
Au sein de ce mouvement, né au lendemain du 22 février et qui a vu l’émergence d’une dynamique nouvelle, qui a bousculé les schémas classiques de représentation des étudiants, la tendance allait dans le sens de l’auto-organisation démocratique des étudiants. Exit les délégués d’étudiants et les organisations fantoches, place aux comités autonomes !
Sur le plan de la représentation idéologique, le Hirak étudiant compte autant de tendances idéologiques que de partis politiques.
Mais comme mus par une sorte de modus vivendi, tous s’accordaient plus ou moins à garantir un minimum syndical, s’agissant de la protesta du mardi. Une coordination est née de cette dynamique pour organiser et diriger la contestation hebdomadaire.
Depuis quelques semaines, des banderoles et des pancartes à l’effigie de Ben Badis ne passent pas inaperçues. Ils se revendiquent d’une mouvance « badissiste-novembriste », « amalgame incongru, historiquement parlant », notera Amine, étudiant à Bab Ezzouar. Ils sont vingt à vingt-cinq personnes à grande visibilité à cause de leurs banderoles démesurées et ils ont l’outrecuidance à chaque fois de se mettre en tête du cortège, donnant l’impression de le diriger… » Les étudiants de cette mouvance, fortement présente sur Facebook à travers une page likée par soixante-dix mille personnes, sont loin de faire l’unanimité les mardis. Salima considère que les « étudiants doivent soutenir le Hirak populaire, les revendications démocratiques et libertaires, mais à aucun moment s’immiscer dans le jeu malsain de la politique… Par exemple, en tant qu’étudiants, nous pouvons nous prononcer sur les moyens et les voies de la transition, mais pas soutenir telle ou telle personnalité, ce qui nous inscrit dans une démarche partisane qui n’est pas profitable à terme au mouvement étudiant ». Aujourd’hui, les « badissistes-novembristes » proposaient, à travers certaines pancartes, le triumvirat Ibrahimi-Bouchachi-Benbitour… Réfractaires aux débats de fond, ils sont plus dans l’invective et le rejet de l’autre. Même quand cet autre est un journaliste correspondant d’une chaîne étrangère. Salima, étudiante en pharmacie, est outrée : « Refuser de répondre aux sollicitations d’une chaîne télé est une chose, mais l’invectiver sur le ton de la menace est à mon sens gravissime ! » Malgré les « dégage ! » qu’ils ont entonné, les étudiants n’ont pas suivi et le journaliste et son cameraman sont restés. Dans ce charivari, une chose positive à relever : l’esprit de solidarité avec le Hirak soudanais et les victimes des intempéries d’Illizi. Chapeau les étudiants !
« Qassaman » a retenti plus tôt que prévu. A 12h30. Mais les plus téméraires sont restés une heure de plus. Jusqu’à ce que les policiers, excédés, décident de les « chasser » en les bousculant quelque peu. Il faut reconnaître qu’aujourd’hui, à la décharge des forces de police, on est loin des heurts d’il y a quelques semaines. De part et d’autre, la sagesse a prévalu. A mardi prochain.

1- Journaliste et directeur de l’hebdomadaire «L’Hebdo Libéré», qui a révélé l’affaire des magistrats faussaires en 1992, ce qui lui a valu un séjour en prison. Mahmoudi est décédé en février 2007, à l’âge de 54 ans, des suites d’une longue maladie.