Par Dominique Lorraine
«A peine les pieds dehors, je me débarrassais de mon serre-tête et redevenais la petite frisée boulotte de la Rue du Pardon», raconte la narratrice. Car Hayat, c’est son prénom, a une tignasse blonde que sa mère ne peut supporter : «Colporté par ma blonde chevelure, un soupçon de péché la poursuivait depuis ma naissance, lui empoisonnant l’existence». Dans «Rue du pardon» paru aux éditions Stock en 2017, Mahi Binebine nous plonge ainsi dans la vie de son héroïne, récit raconté à la première personne. Aucune tendresse donc entre cette mère et sa fille, pire même pas de compassion. Car Hayat est abusée régulièrement par son père. «Je m’étais adaptée aux miens, à l’indigence de leurs sentiments et à leur laideur». Mais quand la coupe est pleine, elle fuit et se trouve une autre famille. D’abord Mamyta Serghinia qui la prend sous son aile : «Il existe deux faces de Mamyta a priori contradictoires : celle de la ménagère transparente que vous pourriez croiser le matin dans une artère adjacente de la Rue du Pardon […] puis il y a l’autre, celle de la diva en caftan scintillant qui vous troublera un soir de mariage…». Avec Mamyta, la plus grande danseuse orientale du royaume, qui répète souvent «Le soleil est l’ennemi du rêve» la chenille devient papillon. Hayat se transforme en une superbe danseuse admirée et enviée qui se produit dans la médina de Marrakech devant les plus nantis comme des plus pauvres. Un grand-père adoptif, M. Omar, le très bienveillant portier du Palace, qui fut dans un temps ancien l’époux de Mamyta, veille aussi sur elle, et la couve comme un poussin.
«Ils me protégèrent, m’enseignant le monde de la nuit avec ses joies et ses écueils, sa magie et sa violence». Tout cela est raconté avec beaucoup de tendresse, sans occulter les moments plus durs, ceux qu’une femme en proie aux désirs masculins peut subir. Mahi Binebine nous plonge dans le monde de la nuit avec ses codes, ses croyances et ses solidarités : «Ce royaume-là, quoi qu’on en dise, fut aussi celui de la fraternité» Mais un jour tout bascule. Les deux filles de Mamyta, péronnelles jalouses et méchantes, comme les deux sœurs de Cendrillon, décident de supprimer Hayat, en l’empoisonnant. Forfait à moitié réussi, puisque Hayat ne meurt pas, mais pendant dix années végétera dans une sorte de coma, à moitié folle et en proie à des djinns. C’est sa tante bien-aimée Rosalie et sa fidèle servante Hadda qui, à Casablanca, veilleront sur elle, la conduisant pour la guérir chez tous les marabouts du pays. Miracle, Hayat «la vie» revient à elle et semble renaître. Elle décide alors de perpétuer la mémoire de Mamyta, morte de chagrin en apprenant le geste insensé de ses jumelles, en reprenant son métier de «cheicka». Elle se choisit un nom : «Je m’appelle donc Houta Serghinia et je suis une étoile. Je dirige une troupe composée d’une dizaine d’artistes…» et redevient une artiste adulée qui a même les faveurs du Palais. Elle retourne cependant dans sa maison natale, une seule fois, pour sortir des griffes de son père sa petite sœur Alia et lui donner en retour ce qu’elle a reçu de Mamyta.
Dans son précédent livre, que nous avions déjà beaucoup aimé, «Le Fou du roi», le fils avait soufflé à sa mère Mina, «le pardon est un remède miracle, maman». Cette fois, il n’est pas sûr que Houta accorde à son père et à sa mère la même mansuétude.
«Ainsi est faite la mémoire des hommes : des tiroirs qui s’ouvrent et qui se referment par un mot, un parfum, une couleur, un frisson», avait dit Hayat, alias Houta. Mahi Binebine a ouvert des tiroirs pour nous conter le destin d’une femme libre et généreuse, dont la vie avait si mal commencé.n