Le dernier discours du président de l’Etat Abdelkader Bensalah, jeudi dernier, n’a rien apporté de nouveau au feuilleton de crise politique et institutionnelle que vit l’Algérie depuis la démission forcée de l’ancien président de la République Abdelaziz Bouteflika, non pas en tant que telle, mais comme l’évènement qui a révélé la grande soif des Algériens pour une démocratisation réelle du pays et une gouvernance moderne et sérieuse de ses affaires.
Pour M. Bensalah, en effet, l’issue à cette crise, et la réponse qui selon lui satisfait la demande de ses compatriotes, passe par la tenue d’un scrutin présidentiel et l’élection d’un nouveau président de la République auquel échoira la charge d’organiser le chantier des réformes institutionnelles, politiques, économiques et sociales dont l’Algérie a besoin. D’après lui, aucun autre dénouement n’est possible.
Et comme il ne s’exprime pas en bon prince – le président de l’Etat n’est là que pour passer le relais, donc maître de rien, même pas de son corps qui souffre à l’allure qu’il avait durant son discours à la Nation –, il ne fait rien d’autre que de rappeler la position de la haute hiérarchie de l’ANP, accessoirement des courants politiques et d’idées qui la soutiennent – car ils en existent –, de rejeter toute idée de concession qui pourrait l’amener à accepter un scénario de transition.
Le rejet de ce scénario n’est pas nouveau et date du jour de la démission de M. Bouteflika, mardi 2 avril 2019. Cette fois, cependant, il est reformulé par l’exhortation faite au « Hirak » et aux formations qui l’appuient de «ne pas perdre de temps». Elle est porteuse de deux espèces de sens qu’on peut entendre soit comme une objurgation à ne pas laisser s’aggraver l’impasse actuelle, soit comme un sermon, voire un avertissement du genre « ne perdez pas votre temps à attendre des concessions inenvisageables et miser contre un travail déjà planifié ».

La première espèce est démentie par l’obstination ou la fermeté, peu importe, du pouvoir réel – l’état-major de l’Armée s’entend – à n’admettre aucune solution que celle du scrutin présidentiel avec l’accommodement possible de l’organiser quand ce sera possible, la date de son organisation ferait partie du « package » à négocier dans le cadre du dialogue auquel appelle le président de l’Etat, M. Bensalah. La seconde est rendue irrécusable par le déroulement des faits et des déclarations successives du chef d’état-major de l’ANP, le général de corps d’Armée Ahmed Gaïd Salah, qui considère qu’une transition est source de péril.

Rapport des forces équilibré
Pour qui ? La question n’est pas superflue et les réponses à tirer dépendent de l’angle d’où on veut bien se situer. On peut admettre de nos grands chefs militaires la crainte d’un processus transitionnel mal ou pas du tout maîtrisé, qui amènerait le pays à connaître de nouvelles difficultés et voir jaillir de nouvelles sources de paralysie. Mais on peut tout aussi inclure l’hypothèse qu’une mise à jour intégrale du système de gouvernance n’est pas ce qu’il y a de plus bénéfique pour eux ; et que ce changement radical ne se fera pas sans conséquence sur la place et le poids de l’Armée, sur le rôle prépondérant qu’elle joue à tous les niveaux de la vie politique et institutionnelle du pays. Ce serait, pour l’institution militaire, une rupture historique et un consentement à se soumettre à de nouvelles règles du jeu où elle n’aura plus la même influence et la même capacité d’intervention et de décision. Pour utiliser une image, elle verrait son «potentiel prétorien» s’affaiblir puis disparaître d’un terrain qu’elle occupe de manière hégémonique depuis un demi-siècle d’histoire algérienne, voire davantage. Certains préféreront parler de «capital historique», mais cela ne changera rien à sa logique – confirmée par le discours de
M. Bensalah – de chercher à mobiliser tous les atouts dont elle dispose pour disqualifier avec le moindre coût politique possible le «Hirak». Sauf qu’elle n’y parvient pas ! La vigueur qu’a montrée hier encore le mouvement pour le changement présage même du contraire. Elle augure de l’instauration d’une situation inédite marquée par l’équilibre que ce mouvement est parvenu à imposer en terme de rapports de force. Les prévisions qu’elle a eues de le voir gagner par l’usure avant de pouvoir réinitialiser à nouveau le système ébranlé depuis le 3 avril dernier ne se sont pas réalisées. Cet échec annonce une nouvelle évolution des évènements au cours desquels l’Armée va devoir changer de tactique – la stratégie étant celle pour l’instant d’un vote présidentiel contre l’avis de la rue.
Le «Hirak», quant à lui, va devoir certainement se chercher en sus des manifestations et des marches populaires de nouvelles formes de lutte.
S. K.