Ancien militant du Mouvement culturel berbère (MCB) dans les années 1990, Moussa Naït Amara était membre du mouvement Barakat contre le 4e mandat de l’ancien président Bouteflika, en 2014. Il est également un membre très actif du comité pour un moratoire contre le gaz de schiste. Auteur de plusieurs contributions et analyses sur la question de la «refondation de l’Etat» et de la «régionalisation», il a côtoyé le défunt Kamel Eddine Fekhar au moment des événements de Ghardaïa, en 2014 -2015, et a gardé un contact avec lui jusqu’à son incarcération en mars dernier.

Reporters : Après la mort en détention de Kamel Eddine Fekhar, des voix, notamment sur les réseaux sociaux, ont cherché à susciter la polémique et la controverse quant à son parcours de militant. Qu’en est-il au juste ?
Moussa Naït Amara : Avant de vous répondre, je tiens à présenter mes condoléances à la famille du Dr Fekhar, à la communauté mozabite et à tous les Algériens. Nous venons de perdre un militant hors pair. Un fervent défenseur des droits de l’Homme et un grand humaniste. Fekhar était un pluraliste par excellence. Il s’agit aujourd’hui de mieux cerner ce débat sur la refondation de l’Etat. Il n’y a pas plus patriotique que de vouloir parachever notre indépendance en libérant l’administration de notre pays de l’héritage colonial, qui est le jacobinisme et la gestion des affaires de l’Etat d’une manière sauvagement centralisée. Il faudrait aller vers un système politique qui respecte la diversité algérienne. La revendication de l’autonomie régionale dans le cadre de l’Etat national, prônée par le regretté Fekhar, entre dans ce sillage. Il faut savoir faire la différence entre séparatisme et rationalisation de la gestion de l’immensité et de la diversité de notre pays. Le régionalisme est, par contre, pratiqué par le pouvoir qui ne cesse de stigmatiser certaines régions pour diviser le peuple et casser la révolution en marche.

La mort de Fekhar a provoqué une onde de choc dans le pays et relance le débat sur le fonctionnement judiciaire dans notre pays…
Ecoutez, il s’agit avant tout de la mort programmée d’un citoyen algérien dans une prison du pouvoir dictatorial. Je suis convaincu que les tenants et les aboutissants de ce crime (parce qu’il s’agit d’un crime) sont liés aux dramatiques événements de Ghardaïa et à cette volonté de stigmatiser certaines régions, à savoir la vallée du M’zab et la Kabylie. Il y a, effectivement, un signal d’alarme, mais je crois que le meilleur hommage à rendre à Fekhar est de rester vigilants, pacifiques et surtout déterminés à atteindre les objectifs de cette révolution, à savoir dégager le système dans sa totalité. C’est-à-dire son personnel et ses pratiques. La contre-révolution qui s’agite en ce moment n’est pas étrangère à cette tragédie.

Le ministère de la Justice a ouvert une enquête sur les circonstances de la mort en détention de Fekhar, ce qui accrédite au moins symboliquement la thèse des responsabilités mises en avant par les formations politiques et les associations qui se sont exprimées sur cette tragédie…
Dans le tragique sort de Fekhar, on relève au moins une situation de non-assistance à personne en danger, dans une prison de l’Etat algérien. Donc, à mon sens, la responsabilité des autorités judiciaires est engagée. Tout le monde s’accorde à dire que la justice sévit actuellement sous les ordres donnés par téléphone, donc la responsabilité de ceux qui sont de l’autre côté de l’appareil téléphonique est claire. Nous revendiquons justice et vérité.