Les dossiers de 12 anciens hauts responsables ont été transmis à la Cour suprême. C’est la première fois que d’anciens chefs de gouvernement sont poursuivis par la justice dans des affaires de corruption. Le parquet d’Alger précise que ces responsables sont poursuivis dans le cadre «d’enquêtes préliminaires effectuées par la Gendarmerie nationale concernant des faits à caractère pénal», voire «pour des faits punis par la loi relative à la conclusion de marchés publics et de contrats contraires à la réglementation et aux lois en vigueur». C’est autour du phénomène de corruption qui gangrène l’Algérie, que le porte- parole del’Association algérienne de lutte contre la corruption livre son analyse. Entretien.

Reporters : De hauts responsables sont convoqués par la Cour suprême pour divers motifs liés à la corruption. Quelle lecture faites-vous de cette convocation ?
Hadjajd : Tout en bénéficiant de la présomption d’innocence, ces «hauts fonctionnaires» sont accusés de faits graves, confirmant ce que de nombreux Algériens soupçonnaient déjà : la corruption a gangrené les plus hautes institutions de la République. Mais si l’on devait accorder du crédit à cette énième opération «mains propres», ce ne sont pas 12 hauts fonctionnaires qui devraient faire l’objet de poursuites judiciaires de la part de la Cour suprême et autres juridictions, mais des centaines. Et puis, pourquoi ceux-là uniquement et pourquoi autant de discours d’officiels glorifiant ces convocations, images à l’appui ? Veut-on les offrir en pâture à l’opinion publique, boucs émissaires à sacrifier pour perpétuer le pouvoir en place ? Même ce «privilège de juridiction» qui protège ces «convoqués» n’a plus lieu d’être, surtout quand on sait que cette Cour suprême a été trop longtemps le cimetière des scandales de corruption impliquant des dignitaires du régime. Au passage, l’un de ces douze convoqués est encore wali en exercice à El Bayadh : il est urgent qu’une mesure conservatoire soit prise à son égard – le suspendant de ses fonctions -, afin qu’il solde ses comptes avec la justice.

Outre le monopole de segments stratégiques de l’économie nationale, quelles sont les autres facteurs qui ont permis à la corruption d’atteindre des proportions alarmantes ?
Ces facteurs sont nombreux. Il s’agit de l’absence de démocratie, des libertés confisquées, des institutions de contrôle en hibernation, de l’absence de transparence et violation de la réglementation dans l’attribution des marchés publics, des organes gouvernementaux de prévention et de lutte contre la corruption aux abonnés absents. Il est également question du climat de totale impunité pour les ordonnateurs de dépenses de l’argent public à tous les niveaux, de la justice non indépendante, des harcèlements systématiques contre les dénonciateurs de la corruption, des atteintes répétées contre la liberté de la presse. S’ajoutent les fraudes électorales à grande échelle, le climat des affaires délétère alimentant la rapine, la prédation et l’enrichissement illicite, etc. Et cette énumération n’est pas exhaustive !

En 15 ans, avez-vous récemment déclaré, l’Algérie a consommé 600 milliards de dollars en commandes publiques. Comment en est-on arrivé-là ?
Tous les facteurs cités plus haut, à des degrés divers, ont fait exploser la corruption, petite et grande, à tous les niveaux. Dans mes propos récents à l’un de vos confrères – la Radio Chaîne 3, le mois dernier -, j’évoquais le montant de la corruption qui a prévalu dans la gestion de ces 600 milliards de dollars de commande publique, estimant ce montant à plus de 60 milliards de dollars, et j’ajoutais que cela ne comprenait pas les montants de la fuite des capitaux, du blanchiment d’argent, de l’évasion fiscale et de la surfacturation dans l’importation. Les pouvoirs publics concernés, tant au niveau local qu’à l’échelle centrale, ont laissé faire quand ils n’ont pas été complices, voire quand ils n’en ont pas largement profité, eux et leurs proches.

Dans vos propos, vous avez souligné que la corruption ne touche pas uniquement les hauts dignitaires, mais s’étend aux localités les plus reculées. La gangrène de la corruption s’est-elle généralisée ?
Les « îlots» d’intégrité dans les institutions et administrations publiques, dans les entreprises, dans les assemblées élues, dans le secteur de la justice, dans les banques tous statuts confondus, sont rarissimes. Les détournements d’argent sont malheureusement la règle. Sur plus de 1541 communes que compte le pays, très peu au niveau de leur APC ont été épargnées. Sur les 48 wilayas, très peu de walis ne se sont pas servis illégalement à des fins personnelles dans les budgets de fonctionnement et d’investissement dont ils ont la charge. Presqu’aucun «Fonds spécial» destiné aux régions de l’intérieur du pays n’a été géré avec la transparence dictée par les lois en vigueur. Tous pourris ? Oui, selon toute une série de sources diverses, de recoupement d’enquêtes, d’indicateurs multiples et d’indices palpables sur le terrain.

Quels sont les leviers nécessaires pour lutter efficacement contre ce fléau de corruption dans le cadre de la 2e République que réclament les Algériens ?
La prévention et la lutte contre la corruption, même dans les pays dits démocratiques, n’ont jamais été un long fleuve tranquille. Et c’est un combat de tous les instants, ce qui est démontré par un récent gros scandale bancaire au Danemark, pourtant pays parmi les moins corrompus du monde. Que dire de ce qu’il y a affaire dans notre pays pour initier un début de commencement de lutte contre ce fléau ? Le pouvoir en place a failli sur toute la ligne : rien ne pourra se faire contre la corruption tant qu’il reste aux commandes du pays, c’est devenu maintenant une certitude pour une grande majorité d’Algériens. Ce pouvoir démontre chaque jour, dans ses discours, dans ses actes, et dans sa gestion autoritaire policière, répressive et liberticide de la chose publique, qu’il ne souhaite pas le changement, sa démarche s’inscrivant clairement dans la continuité. La mort en prison du militant des droits de l’Homme Kamel Eddine Fekhar – prisonnier politique-, illustre la posture fascisante de ce pouvoir. Comme je le dis souvent, la lutte contre la corruption est avant tout politique. Information, transparence, contrôle, réforme, participation populaire, citoyenneté sont les maîtres mots d’une avancée nécessaire qui se déclinerait en libertés à conquérir, en responsabilités à prendre, en ouverture du pouvoir, et non de ce pouvoir, à d’autres secteurs de la société.n