Le tribunal de Ziadia a vécu, mardi passé, des moments particuliers avec l’audition de 28 personnes par le Procureur de la République, en tant que témoins en un premier temps, puis en tant qu’accusés pour certains. Tout a commencé par la réception d’une information judiciaire par la Brigade économique et financière de la police judiciaire de la part du Procureur de la République ayant trait à des dépassements, des entorses aux règles d’attribution des marchés, de non-déclaration fiscale, passe-droits, activité commerciale sans registre de commerce… et la liste est encore longue. Le tout au sujet de la manifestation de « Constantine, capitale arabe de la culture » (CCAC).

Il faut dire qu’à l’époque, qui s’étend de 2012 à 2015, année de la consécration de Constantine comme référent culturel du monde arabe, les chantiers sont apparus partout dans la wilaya et surtout le chef-lieu de wilaya. Des projets aux coûts astronomiques ont été permis pour redonner un look à une ville en déliquescence et les visites ministérielles se sont succédé à une fréquence de pratiquement une par semaine pendant trois ans. M. Sellal et Mme Khalida Toumi sillonneront toute la ville, pour ne citer que ces deux personnages aux affaires à l’époque, pour avoir un œil sur les projets qui devaient être achevés avant le 16 avril 2015, date de l’entame des festivités. Au Tribunal de Ziadia, trois personnes sur les 28 convoquées seront auditionnées par le Procureur et inculpés pour les motifs cités plus haut. Agés entre 38 et 58 ans, les trois mis en cause, deux agents des finances et de la DUC, et un faux entrepreneur, devront sûrement payer pour les frasques commises en pleine lumière d’affaires scabreuses liées à la manifestation CCAC. Les 25 autres auditionnées devront suivre compte tenu des charges retenues. La liste n’est pas exhaustive, nous a-t-on assuré au Tribunal de Ziadia. « A l’époque, nous dira notre source, les dépassements ont commencé dès l’attribution de la manifestation à Constantine.
Les appétits se sont déclarés très vite et c’était la course aux marchés. Les autorités locales ont commencé à distribuer des parts de gâteaux, sous l’œil bienveillant et complice des ministères de la Culture, de l’Intérieur et même du Premier ministère.

Le temps de l’impunité
Des rapports ont commencé à s’amonceler sur nos bureaux, mais, à l’époque, la protection était de rigueur. Tout a été fait de façon grotesque et personne ne prenait de précautions pour se cacher. C’était le temps de l’impunité. De notre côté, nous ne pouvions que noter et mettre les dossiers dans un tiroir. Peut-être qu’un jour… Et ce jour est apparemment arrivé puisque tout ce beau monde devra répondre de ses méfaits ». Selon les premières informations en notre possession, les suspects convoqués devront répondre de la malfaçon des trottoirs et de la place publique recouverte de pavés en béton pressé. Pour la petite histoire, les pavés en béton pressé sont présents actuellement sur toutes les chaussées et trottoirs du monde, sans qu’aucune faille ni casse ne soient relevées, sauf à Constantine. L’ex-rue de France, recouverte de ce matériau, verra des imperfections naître bien avant la livraison du projet. L’entrepreneur initial sera dans l’injonction de reprendre certaines parties de la piétonnière citée plus haut. Il sera encore payé et ne se présentera plus sur le projet ni à Constantine ! Qu’importe, un wali, il y a deux ans, donnera le projet de retapage à une autre entreprise, en promettant de faire payer le contrevenant. On attend encore à ce jour que l’entreprise entame les travaux de replâtrage et que le fuyard paye… Les trottoirs des allées Ben Boulaïd et la place des hôtels Ibis et Novotel doivent aussi bénéficier d’une restauration, mais pas de la même ampleur de celle de la piétonnière. La place, en fait, comporte aussi un autre scandale qui concerne la réfection des anciens kiosques, cafés et commerces multiples. Les propriétaires ont donné leurs clés à l’Hôtel de ville pour que l’embellissement de la place se face avec leurs commerces. Les kiosques ont été achevés à 95%. «Le reste ne se fera que lorsque je serais payé, et là, je livrerai le projet », propos désabusés d’un entrepreneur qui n’a pas reçu d’arrhes et confirmés par l’APC de Constantine, qui « doit examiner le dossier » pour payer l’entreprise. En attendant, ce sont les commerçants des lieux qui… payent ce énième couac. L’APC est aussi coupable d’un autre scandale au même endroit. Ses cadres avaient promis des cascades et un lac artificiel sur place. A grands coup de milliards, Constantine découvrira un jet d’eau souterrain et une « cascade » en carreaux de faïences. Le mauvais goût du concepteur de l’APC sera dénoncé et les autorités se contenteront de remplacer la faïence par un matériau tout aussi bizarre, et les membres impliqués dans la douteuse passation de marché seront affectés à d’autres postes sans aucune poursuite judiciaire. A côté des hideuses cascades, trônera pendant quelques jours une statue supposée être celle du cheikh El Allama Abdelhamid Benbadis. Dès sa pose, la statue sera raillée par des centaines d’internautes, d’abord par sa dimension, puis par une ressemblance avec le théologien constantinois qui n’a existé que chez « l’artiste » sculpteur.

La statue de la honte
Une statue devant s’élever de terre de plusieurs mètres, celle de Ben Badis ne le sera que de quelques centimètres avec un bonhomme très petit sur une chaise tout aussi ridicule. Des policiers seront chargés de la « protéger le jour, mais la nuit tombée, des jeunes viendront prendre des photos et garniront la statue de bouteilles de vin et de bière et de mégots de cigarettes. La famille du cheikh, ainsi que toute la population constantinoise, outrées, exigeront que la statue soit retirée. Et aussi vite qu’elle a été posée, elle sera déboulonnée, avec la promesse des autorités « qu’une autre plus belle sera installée les prochains jours ». On attend toujours. C’est justement le concepteur de cette statue qui fait partie des trois incriminés présentés devant le Procureur. Fils d’un notable de Constantine, qui s’installera dans un juteux commerce à Club-des-Pins, ce « fils de… » ne possède pas de registre de commerce et encore moins de diplôme des beaux-arts. Il aurait commandé une statue approximative au Portugal et l’aurait fourgué à une administration qui a tout fait, sauf son travail de contrôle. D’ailleurs, au sujet de la « rébellion » des Constantinois sur la difforme statue du cheikh et les imperfections qui caractérisaient pratiquement tous les projets, le directeur de l’ONCIC, Lakhdar Benturki, répondra par un méprisant « les Constantinois ne connaissent rien à la culture ». Il évitera quand même de répondre aux questions relatives au coût faramineux de la salle du Zénith, la salle Ahmed Bey, avec une contenance moindre que celle de Saint-Etienne, mais trois fois plus chère, et à bien d’autres questions embarrassantes. Les 25 accusés en attente d’autres auditions devront aussi répondre du massacre annoncé des lieux de culte et zaouias de Constantine. Si la grande mosquée et celle du Bey s’en sont sortis presque indemnes des coups de masses et des agrégats de l’incompétence et du vol caractérisé, il n’en est pas de même pour les 15 zaouias mises à terre et qui attendent à ce jour une restauration (?), reconstruction (?) ou une simple renaissance, après que l’argent qui leur était consacré ait tout simplement disparu. Comme celui du mythique café Nedjma, si cher à Kateb Yacine, Tahar Ouettar ou Mohamed Tahar Fergani. Les personnes qui devront défiler devant la justice, nous assurera notre interlocuteur du tribunal de Ziadia, devront aussi répondre des échafaudages collés à des dizaines d’immeubles depuis 2013 et qui attendent toujours une hypothétique restauration. El hadj Mosbah, un Mozabite de Constantine, ne mâche pas ses mots. «La wilaya et l’APC nous ont contactés pour nous signifier que nos immeubles allaient être restaurés pour la circonstance de «Constantine, capitale arabe de la culture». Des projets toujours en stand-by. Moi et beaucoup de riverains de R’cif et la rue Benmhidi avions refusé, connaissant les pratiques douteuses de l’administration. Mais elle n’en a pas tenu compte et a commencé, par le biais d’entrepreneurs douteux, à installer ses échafaudages. Les entrepreneurs ont par la suite disparu et nos interlocuteurs de l’administration locale aussi. Ceux qui les ont remplacés jouent avec nous à «ce n’est pas moi, c’est lui». Mais cela ne les empêchent pas de nous menacer quand nous avions décidé de retirer les échafaudages à nos frais. Résultat, les barres de fer et de bois sont toujours là, et les voleurs s’en sont donnés à cœur joie ayant à leur disposition une échelle providentielle pour «visiter» les appartements en hauteur. »
Artistes, maisons d’édition… et les ouvrages qui ne verront jamais le jour
Des artistes locaux qui ont fait semblant de s’ériger contre les nombreuses malfaçons ont eu, pendant la manifestation, un « quota » pour exposer leurs œuvres. Des quotas de 2 à 5 millions de dinars pour des artistes très connus sur la place publique de ne pas en être, devront aussi répondre devant la justice prochainement des largesses qui leur ont été accordées. Des maisons d’édition, qui n’avaient pas édité une dizaine de livres dans leur courte carrière de faussaires intellectuels, ont eu aussi la part belle en étant payées sur au moins une dizaine d’ouvrages pendant la manifestation « Constantine, capitale de la culture arabe », des ouvrages qui ne verront jamais le jour. Les maisons d’édition réellement aptes ne seront jamais approchées, au contraire, le guide de Constantine sera confié par la wilaya à une obscure agence de communication… tunisienne, pour la modique somme de quelque deux milliards en plus de la pub obligatoire sur ses pages. De même qu’une revue de cette même wilaya, confiée à un ersatz de journalistes qui termineront avec une confiscation de leur passeport après avoir gonflé les factures et leurs articles laudateurs au wali de l’époque et son équipe. Nous ne terminerons pas ce tour peu ragoutant des projets bâclés ou inachevés de Constantine, sans en référer à la très affriolante « djawzia ». Une commande a été passée chez un artisan confiseur pour la confection de 10 000 boîtes de la succulente spécialité constantinoise. Tout le monde sait que 3 000 ont été effectivement offertes aux invités de Constantine, tandis que les 7 000 autres ont mystérieusement « disparu ». Une « anecdote » racontée par un des acteurs de la supercherie et qui s’en vante chaque jour, depuis.
Bref, le pot-aux-roses a été redécouvert, et l’affaire, ou plutôt les affaires de la CCAC vont sûrement nous conduire vers un tonneau des danaïdes où les coupables de milliers de dépassements, de népotisme, de détournements et de rapines en tout genre ont transformé « Constantine, capitale arabe de la culture » en Constantine, « capitale de l’escroquerie et de la malversation ».