Le docteur Saoudi Badis est maître de conférences à la faculté de droit et sciences politiques de l’université Larbi Ben Mhidi d’Oum El Bouaghi. Il est spécialiste en droit public, en droit constitutionnel et s’intéresse en tant que chercheur aux systèmes politiques et aux questions des libertés publiques. Il est également membre de la Commission nationale algérienne à l’Unesco et participe aux travaux du programme « Mémoire du monde » de la même organisation onusienne. Il mène des travaux sur la liberté d’expression et sur la presse. Il porte un regard attentif sur le Hirak et ses enjeux et affiche une préférence pour la tenue d’élections présidentielles comme étape pour un changement sans risque d’exacerbation de la crise. Entretien.

Reporters : Le mouvement populaire algérien pour le changement de système politique dans le pays, appelé Hirak, a laissé perplexe de nombreux observateurs nationaux et étrangers par son pacifisme, sa régularité et son degré élevé de citoyenneté. Pourquoi selon vous ?


Dr Saoudi Badis : Toutes les idées reçues, les clichés et les stéréotypes organisés ou pas et faisant des Algériens un peuple anarchique et violent se sont avérées fausses avec ce mouvement populaire pour le changement. Cette inversion s’est traduite au niveau des médias internationaux notamment par un élan de sympathie pour les Algériens et leur mérite de s’être élevé pacifiquement et avec discipline pour le départ d’un système qu’il juge obsolète et dangereux et en faveur d’un changement démocratique dans le pays. Le caractère inédit du Hirak par rapport aux luttes d’avant a eu un effet de séduction sur ces médias. Le fait qu’il ait fait démentir les thèses qui ont cherché à comparer l’Algérie à la Libye, l’Irak, la Syrie ou le Yémen a fini par créer aussi un sentiment d’admiration… Des analystes, observateurs, personnalités et experts au Maghreb et dans le monde entier ont été surpris – au sens positif du terme- par le pacifisme et l’endurance de ce mouvement et sa propension à produire des efforts hors des frontières nationales pour influencer les pays du voisinage voire plus loin. Ce qui se passe dans les rues algériennes à chaque manifestation et à chaque marche du Hirak est en train de changer le regard porté sur l’Algérie, sa société et son peuple. Il le débarrasse de la réputation de violence héritée de la décennie 1990.Cela demeure une leçon pour tous et pour tous ceux qui doutent de la capacité des Algériens à se penser en nation citoyenne…

Les manifestants exigent toujours le départ des 2 B et une période de transition. Que préconisez-vous comme solution en tant que spécialiste du droit constitutionnel ?
Les expériences des Etats vivant des crises politiques, à l’exemple de ce qui se passe en Algérie, actuellement, nous permettent de nous intéresser aux multiples solutions et dispositions politiques et constitutionnelles qui se sont manifestées lors de ces expériences. Dans ce sillage, la période transitoire constitue sans doute l’une des importantes voies de sorties. Cependant, il faudrait en mesurer les conséquences avant d’entamer toute initiative dans ce sens. En premier lieu, il faudrait d’abord s’interroger sur les principes, les objectifs et la feuille de route de la période transitoire, car l’histoire nous informe sur certaines périodes transitoires de certains pays qui n’émanaient pas de leur propre choix mais d’étrangers, qui n’ont, en fin de compte, apporté que destruction et tragédies aux peuples des pays en question. Une situation qui a influé négativement sur l’indépendance nationale et l’identité, affaibli le modèle de l’Etat national, ouvert même une brèche due à l’absence de confiance entre les diverses forces activant sur la scène politique, hypothéquant ainsi la possibilité de réformes politiques à même de mettre fin à la crise dans le pays. La voie et le choix les plus plausibles selon moi pour le moment dans le cas de la situation vécue en Algérie demeurent l’élection présidentielle, au demeurant la solution idoine, pour éviter l’aventure. De ce fait, le choix de la solution constitutionnelle prôné par l’institution militaire, en dépit de son refus par le mouvement populaire, est une étape qui me semble inévitable.
Car le mouvement populaire exige le départ des 2 B, une revendication légitime et reconnue par l’institution militaire, qui est la force active sur le terrain après le pouvoir populaire. Cette dernière demeure réticente envers cette revendication par crainte de se retrouver directement face aux parties de cette crise et, d’une manière ou d’une autre, à l’intérieur de cette dernière. Et de ce fait, l’occasion sera propice pour les apprentis politiciens de l’intérieur et de l’extérieur d’accuser l’institution militaire algérienne d’ingérence dans la vie politique, voire leur ouvrira la voie pour l’affaiblir et semer la zizanie à l’intérieur de ses rangs. Il semble, de mon point de vue, que l’Armée algérienne a très bien appris la leçon des événements qui se sont déroulés auparavant et de ce qui se passe dans certains pays du voisinage. La meilleure solution à notre avis demeure l’élection présidentielle qui donnera la légitimité au Président élu et permettra le parachèvement de l’assainissement et l’édification du pays avec le soutien du peuple bien sûr. Même si les conditions ne semblent pas favorables pour l’élection, de l’avis de la majorité, il y a possibilité de la différer pour pouvoir cibler la personnalité qu’il faut pour le palais d’El Mouradia.
Cela constitue la solution exemplaire pour empêcher que les revendications non fondées, que certaines parties attendent l’occasion de formuler, s’accentuent au cas où le pays se retrouve dans une période transitoire non étudiée.

Historiquement, la Constitution algérienne n’a jamais fait l’objet d’application rigoureuse à cause des soubresauts qu’a vécus le pays (19 juin 1965, arrêt du processus électoral en 1992…).
La concrétisation de la Constitution sur le terrain et l’application intégrale de ses articles dans le système politique algérien a connu une première crise en 1963, lorsque le président Ahmed Ben Bella a déclaré l’état d’urgence et suspendu la Constitution après seulement 23 jours de son entrée en vigueur. Une situation qui n’a pas donné l’occasion à une gestion de la vie politique dans le cadre constitutionnel ordinaire, mais a entravé carrément les pratiques politiques et constitutionnelles après.
Le président Ben Bella fut, lui-même déchu en juin 1965. Juste après que le pays se soit doté d’une Constitution, en 1989, il fera une autre fois l’objet d’une gestion extra-constitutionnelle après l’arrêt du processus électoral de 1992. Cela explique que l’Etat vit en permanence des crises aiguës avec ses Constitutions en l’absence de la culture du respect des règles constitutionnelles à même de les régler. Ce phénomène n’est pas propre à l’Algérie, il existe dans de nombreux pays arabes et dans le monde. La révision de la Constitution en 1996 a donné lieu à une crise réelle, quant à la gestion des institutions de l’Etat. La mise en place et les prérogatives du Conseil de la nation en sont la preuve irréfutable. A cela se sont ajoutées les larges prérogatives que s’est octroyé le président de la République déchu, la faiblesse d’autres institutions fondamentales de l’Etat, à l’exemple de l’Assemblée populaire nationale, face à l’Exécutif. La persistance de la crise constitutionnelle s’est amplifiée lors de la révision de la Constitution en 2008, qui a permis au président de la République de s’accaparer les prérogatives du chef de gouvernement. Quant à la révision de la Constitution de 2016, elle n’a fait qu’aggraver la crise constitutionnelle. De ce fait, je trouve la décision de l’institution militaire de se référer à la légalité constitutionnelle constitue une initiative louable pour éviter les risques à encourir suite à l’éloignement des textes de la Constitution..

Quels jugements portez-vous sur les appels lancés par des personnalités politiques et des partis de l’opposition quant à la nécessité d’un dialogue pour sortir le pays de cette crise ?
Le dialogue demeure la meilleure logique dans les sociétés, il constitue l’essence même de la démocratie d’autant plus que l’institution militaire a affiché sa disposition d’être à l’écoute des initiatives constructives. Même si le discours d’une certaine partie de l’opposition est jugé non constructif, voire défavorable à l’intérêt national et la sécurité du pays, alors que d’autres personnalités nationales, notamment celles ayant une large audience auprès des diverses couches de la société, à l’exemple de l’ex-ministre des Affaires étrangères Ahmed Taleb El Ibrahimi, prônant un discours concordant avec ceux se trouvant de plain-pied sur la scène, en l’occurrence le peuple d’un côté et, de l’autre, l’Armée.
A mon avis, au lieu d’entreprendre une étape transitoire dont on ne connaît pas les conséquences, il est préférable de différer l’élection présidentielle et permettre aux personnalités en question de se porter candidates et mettre en place un gouvernement parmi celles-là mêmes en réponse aux exigences du peuple.

Quelles contributions peuvent apporter, selon vous, l’élite, les intellectuels et les universitaires pour permettre à ce mouvement populaire de concrétiser ses objectifs ?
Habituellement, le rôle des élites est d’éclairer la société sur la réalité des choses par le biais de forums et des moyens de communication disponibles, afin de permettre au peuple d’appréhender les principes de la réelle citoyenneté et veiller à sa stabilité et sécurité, d’une part, et, d’autre part, l’aider à trouver des solutions effectives qui lui permettent en ces moments cruciaux de parvenir aux changements nécessaires basés sur des principes démocratiques universels.
L’élite doit être le défenseur des peuples, à la place des partis et de certains syndicats ayant pratiqué une politique de soumission et d’allégeance totale au Président déchu. Elle doit sensibiliser les citoyens sur le fait que les constitutions sont des corps dans lesquels les peuples transmettent l’esprit démocratique et la vie, permettant les réformes politiques et la mise en place de réelles institutions démocratiques fortes, telles l’Assemblée nationale et autres, les partis, les médias, la société civile, et l’édification d’une économie fondée sur des bases solides. Ces élites doivent parier plutôt sur l’élection démocratique d’un nouveau Président et la mise en place d’une Constitution permanente adaptée au futur et non au passé comme furent les précédentes.

Alors que le Hirak a concrétisé des résultats, annulation du 5e mandat, arrestations et jugements de symboles du système, qui ont gangrené les institutions de l’Etat et son économie, Bensalah et Bedoui tant décriés chaque vendredi continuent à résister farouchement…
Le mouvement populaire a réalisé des résultats totalement inattendus en un temps record. Dans ce sillage, la révolution blanche, persistante depuis trois mois, sans violence ni dépassements, qui a secoué les piliers du système et entraîné ses hommes et symboles devant les tribunaux pour de graves accusations, est inédite dans notre histoire contemporaine. Cela confirme que le militantisme historique du peuple algérien conserve toujours ses sorties surprises lui octroyant sa spécificité par rapport à d’autres peuples. Le mouvement populaire a confirmé aussi que la culture de la liberté pour laquelle a milité le peuple algérien, durant les années 1950, n’était pas absente, mais empêchée d’apparaître par les conditions internes, régionales, voire internationales connues de tout le monde. Cette absence voulue avait pour objectif d’entraver l’éveil interne du peuple algérien et empêcher son rôle régional en tant que peuple libre et indépendant.
Quant aux symboles, résistant en dépit de leur rejet par les manifestants, ils n’ont pas la force nécessaire à la résistance, d’autant que, légalité constitutionnelle oblige, le chef de l’Etat par intérim ne dispose pas de prérogatives pour changer le gouvernement et quittera son poste dès que le Président élu légalement est annoncé.