Le projet d’importation des véhicules de moins de trois ans est de retour.
Les mécanismes sont en train d’être étudiés. La démarche est-elle exempte
de risques ? N’est-t-elle pas entachée de contradictions avec la politique gouvernementale de recourir au montage local des véhicules ? Ce sont là les questions que l’expert financier Lachemi Siagh décortiquera dans cet entretien.

Reporters : La réinstauration de l’autorisation d’importation de véhicules usagés de moins de trois ans risque entre autres de créer une réelle tension sur l’offre informelle de devises et un écart entre les parités officielle et parallèle du dinar. Comment résoudre cette équation ?
Dr. Lachemi Siagh : Pour le moment, il ne s’agit que d’un projet. Tant que toutes les données de cette initiative ne sont pas déclinées, tout ce qui se dira n’est que pure spéculation. Une mesure aussi importante nécessite une étude d’impact appropriée et approfondie : impact, économique, financier, environnemental surtout et sur l’équilibre global qui implique l’activité de montage et l’activité nouvelle de sous-traitance. Si l’objectif de la mesure est de rendre l’automobile accessible pour les plus démunis, va-t-on exclure les voitures de luxe et d’un certain montant par exemple ? Sur le plan des écarts entre le cours de l’euro et le dinar sur les marchés officiel et parallèle, il faut d’abord savoir que le dinar n’est pas coté à sa valeur réelle. Tous les experts sont d’avis que le dinar est surévalué. Il est géré de façon administrative par la Banque d’Algérie en fonction d’un certain nombre de paramètres liés à des facteurs économiques et commerciaux de notre économie. Et pour répondre à votre question, nous ne savons pas si l’autorisation d’importation est sans plafond ou s’il y a un quota annuel et comment sera géré ce quota.
C’est sûr que cette mesure, si elle est appliquée, créerait une grande tension sur le marché de la devise, mais les effets que je crains le plus sont les retombées extrêmement négatives sur la valeur du dinar dues au recours irresponsable et inconsidéré à la planche à billets. L’équivalent de cinquante-cinq milliards de dollars a été imprimé sans contrepartie économique en deux ans. Vu l’état désastreux de l’économie algérienne à cause des politiques publiques, les déficits accumulés et la corruption, on sera obligé d’avoir recours massivement à la planche à billets pendant quelques années encore, et c’est ça le véritable danger sur la valeur du dinar. La mesure relative à l’importation de véhicules va non seulement impacter le marché de la devise, mais exclure du marché les touristes algériens aux revenus modestes qui veulent se rendre à l’étranger pour des soins où se divertir.

Avec une telle décision, c’est un véritable coup de massue qui vient de s’abattre sur l’industrie naissante du montage automobile algérienne. Est-ce une remise en cause de la politique suivie par le pays ces dernières années de faire de l’industrie de l’automobile un important segment du développement économique ?
Il faut d’abord regretter le fait que nous n’ayons pas de politique industrielle tout court et encore moins une stratégie industrielle à part celle qui a détruit le tissu industriel algérien et dont le recul est prouvé par toutes les statistiques. L’industrie automobile mondiale connaît une mutation profonde qui vise à créer des véhicules propulsés par des énergies non fossiles comme l’électricité ou hybrides. Avec l’électrique, le moteur à combustion disparaîtra dans un horizon peu lointain dans les pays développés et surtout le diesel à plus court terme. Et nous, nous envisageons de créer une industrie automobile en commençant par le montage en attendant la naissance de sous-traitants locaux pour monter en intégration. Malheureusement, les grands gagnants sont les « partenaires » étrangers avec des participations symboliques qui se sont rués sur l’opportunité pour vendre des kits afin de permettre à leurs usines de fonctionner à plein régime pour effectuer leur mutation. Ainsi, nous finançons en partie cette mutation et la formation de leur personnel aux nouvelles technologies de l’automobile. A la fin des années soixante-dix, j’étais chef de cabinet du ministre de l’Industrie lourde. A cette époque, nous avions élaboré un véritable projet de construction automobile. Nous étions en négociations très avancées avec le groupe italien Fiat pour construire une usine à Tiaret qui aurait à moyen terme atteint un taux d’intégration de 80%. Pour l’histoire, nous nous sommes même déplacés avec le ministre de l’Industrie lourde de l’époque à Tripoli en Libye pour avoir ce pays comme allié dans la négociation, car la Libye détenait 10% dans le capital de Fiat et avait un siège au conseil d’administration. Mais avec le décès du Président Boumediene et le coût très élevé du projet, plus de 2 milliards de dollars de l’époque, celui-ci n’avait pas vu le jour. L’équipe du Président Chadli avait remis en cause toute la politique industrielle du pays. Aujourd’hui, d’aucuns pensent que l’industrie de montage automobile a été une opportunité pour certains industriels d’avoir recours à des surfacturations après avoir en plus bénéficié de crédits à des taux bonifiés et des avantages ANDI.

Selon le ministre du Commerce, «l’un des objectifs de l’importation des véhicules d’occasion (moins de 3 ans) est de faire pression sur les prix des véhicules fabriqués localement. N’y aurait-il pas une autre manière de pousser à la réduction des prix des véhicules jugés excessifs ?
Certains responsables de sociétés de montage de véhicules arguent que l’importation de véhicules de moins de trois ans serait aussi chère, sinon plus chère que les véhicules montés en Algérie. Cela reste à vérifier. Il sera facile de faire la comparaison entre un véhicule monté ici et un véhicule similaire de moins de trois ans importé, une fois les différents droits de douane, taxes et redevances connues en y ajoutant les frais de transport et autres débours personnels pour aller chercher le véhicule. Mais le meilleur moyen reste celui de la concurrence entre les différents opérateurs. Avec la courbe d’apprentissage et l’amortissement graduel de l’investissement initial, les prix devront forcément baisser. Cette mesure, comme le suggère le ministre du Commerce, pourrait aussi contribuer à attiser cette concurrence et réduire les prix, mais il ne faut pas qu’elle crée des effets pervers comme l’importation de véhicules roulant au diesel, accroissant ainsi la pollution de l’environnement et nos importations de diesel déjà très élevées de façon significative et atteignant à un moment donné un pic de 2 milliards de dollars.