«Cela a été un privilège de représenter le jury. Nous avons passé des heures à partager comme des amoureux du cinéma. La sélection a été incroyable. Cela a été très difficile de remettre aussi peu de récompenses.
Et nos prix ne refléteront que nos opinions, nos goûts. Nous espérons que ces films demeureront. Seul le temps permettra de les juger», a déclaré, samedi soir, Gonzalez Inarritu, le président du jury en dévoilant le Palmarès de cette édition 2019, plutôt de bonne tenue.

De notre correspondante Dominique Lorraine
Mais si la Palme d’Or attribuée au Coréen Bong Joon-ho pour «Parasite » semble amplement mérité, les autres choix sont, par contre, loin de faire l’unanimité. C’est à croire que les sujets sociaux devaient primer sur les autres thématiques, moins conventionnelles. «Ces films se centrent sur une frustration, une colère qui sont actuelles et dont l’urgence résonne en nous.
Voilà pourquoi ils nous ont touchés», a expliqué le réalisateur mexicain devant la presse à l’issue de la cérémonie
Aussi regrettera-t-on donc l’absence de Marco Bellocchio tant sa mise en scène est parfaite : « Le traître », portrait d’un homme qui aura rompu le pacte du silence, contracté à l’égard de Cosa Nostra, Tommaso Buscetta, « Il traditore », comme le surnommait ses ennemis.
Mais aussi celle de « Roubaix, une lumière» d’Arnaud Desplechin, un film noir subtil et profond avec un Roshdy Zem époustouflant. Tout comme, on relèvera l’éviction de la liste des lauréats de «Once Upon a Time… in Hollywood», de Quentin Tarantino, passé par pertes et profits. Il pourra se consoler, toutefois avec la «Palm Dog» décerné à Brandy, la chienne belliqueuse du cascadeur, incarné par Brad Pitt. A relever l’absence notable de films américains, pas de Jim Jarmush ni de Terence Malick, dans cette short list, concoctée par un jury qui laissera la plupart des critiques, dans une perplexité insondable. Sans oublier la hausse probable du degré de rétention des majors américains, de plus en phase avec Netflix, cet autre cador qui semble apprécier, particulièrement, les mollets des organisateurs du festival de Cannes…

PALMARÈS

PALME D’OR
« Parasite » de Bong Joon-ho, prodige du cinéma sud-coréen qui était le grand favori. Palme bien méritée pour ce drame social qui évoque le fossé grandissant entre les nantis et les plus démunis en Corée du Sud, entremêlant la comédie, le drame, le thriller, l’horreur. Le film qui lui a ouvert les yeux au cinéma : « Le salaire de la peur » de Henri-Georges Clouzot, Palme d’Or en 1953 lui a porté chance.

GRAND PRIX
« Atlantique » de Mati Diop «C’est un peu fou ce que vous avez fait, J’en reviens pas », a réagi la réalisatrice. Nous non plus, au demeurant. Cette fable à la fois politique et onirique sur le sort des migrants et sur la jeunesse défavorisée de Dakar, teintée de fantastique et de poésie, manque singulièrement de tenue. Un premier film un peu brouillon sur lequel personne n’avait parié.

MEILLEUR ACTEUR
Antonio Banderas pour sa performance dans «Douleur et Gloire», de son ami Pedro Almodovar, dans lequel il incarne un réalisateur en panne d’inspiration. «Ce soir, c’est mon soir de gloire», a déclaré l’acteur sur scène, qui a rendu hommage à son réalisateur. «Je le respecte, je l’admire, je l’aime, c’est mon mentor, et il m’a tellement donné que cette récompense doit lui être dédiée. » Cela éclipse Almodovar, autre grand favori, qui a décidément la scoumoune à Cannes dont il repartira pour la huitième fois bredouille.

MEILLEURE ACTRICE
Surprise, c’est l’actrice anglo-américaine Emily Beecham qui décroche le gros lot pour son rôle dans « Little Joe » de l’Autrichienne Jessica Hausner, dans lequel elle incarne une scientifique obsessionnelle et borderline. Elle coiffe au poteau les deux magnifiques actrices de «Portrait d’une jeune fille en feu», de Céline Sciamma : Adèle Haenel et Noémie Merlant qui étaient grandes favorites.

PRIX DU SCÉNARIO
Céline Sciamma justement pour « Portrait de la jeune fille en feu » film indissociable de ses deux actrices qui portent ce film magnifique qui suit la naissance du désir entre une peintre de condition modeste mais libre et son modèle au XVIIIe siècle. Un portrait d’une grande délicatesse de la condition féminine de cette époque.

PRIX DE LA MISE EN SCÈNE
Jean-Pierre et Luc Dardenne « Le jeune Ahmed », sur un adolescent endoctriné par un iman «Taïwan ». Prix surprenant pour un film dont justement la mise en scène n’est pas le point fort. Déjà récipiendaires de deux Palmes d’Or, quelle signification peut donc avoir ce prix pour leur carrière déjà bien installée ?

PRIX DU JURY EX-ÆQUO
« Les Misérables » du Français Ladj Ly et « Bacurau » des Brésiliens Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles.
Le premier, très surestimé, brosse le portrait d’une cité de la banlieue parisienne gangrené par le racket, la prostitution et les bavures policières, tout en restant très complaisant à l’égard des frères «Mus» (les salafistes). Film extrêmement violent et sans nuance, à l’arrivée. Le second très métaphorique « tourné dans le sertão do Seridó, une région semi-aride du Nordeste. Rarement montrée au cinéma, elle devient le théâtre d’un western futuriste et déroutant, où des touristes nord-américains lourdement armés ; prennent en chasse les habitants de Bacurau, un village isolé dont le nom a mystérieusement été rayé des cartes. »

MENTION SPÉCIALE DU JURY
« It Must Be Heaven » du Palestinien Elia Suleiman, conte burlesque sur un Palestinien dont le pays se rappelle constamment à lui, à Paris ou à New York : « Au fond, y a-t-il un endroit on l’on soit aussi bien que chez soi ? ». Il y a toujours du Buster Keaton, du Jacques Tati ou du Pierre Etaix chez Elia Suleiman unique acteur de son film.
De cette édition 2019, on retiendra également les larmes d’Alain Delon recevant une Palme d’Or d’honneur récompensant l’ensemble de sa carrière : « Je vais vous demander pardon car ce soir, pour moi, plus qu’une fin de carrière, c’est une fin de vie. C’est un peu un hommage posthume, mais de mon vivant. Quand j’ai commencé, on m’a dit il y a quelque chose qui n’est pas difficile, c’est de faire le métier que tu veux faire. Ce qui est très difficile, c’est de durer. Et j’ai duré… J’ai duré 62 ans. Maintenant je sais que ce qui est difficile, c’est de partir. J’ai fait un métier que j’ai choisi, j’ai été dirigé par les plus grands et paraît-il, je suis une star.». D. L.